Luttes sociales

« Touch pas nout l’envelop Lurel »

Manifestation de la CGPER : planteurs et éleveurs inquiets

Céline Tabou / 25 juin 2013

Durant une heure, la marche de l’ancienne gare routière à la Préfecture aura réuni plus de 250 agriculteurs de toute l’île. Venus dénoncer la révision du POSEI (Programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité), tous s’accordent à dire que si le budget diminue, « c’est la mort de l’agriculture à La Réunion ».

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Devant la préfecture, Jean-Yves Minatchy, président de la CGPER et les syndicalistes donnent de la voix.

Menés par Jean-Yves Minatchy, président de la CGPER (Confédération générale des planteurs et éleveurs de La Réunion), les agriculteurs ont demandé à travers trois motions le maintien et le renforcement du POSEI, le « bon déroulement de la campagne sucrière » et « l’intégration du projet de loi d’avenir de l’agriculture ».

« Nous n’avons plus rien à prouver »

Une délégation a été déposer ces trois textes visant à protéger l’avenir de l’agriculture à La Réunion. Lors de son intervention, Jean-Yves Minatchy a expliqué que le POSEI de 288 millions d’euros, dont 95 millions destinés au développement agricole de La Réunion «  ont permis à la filière canne-sucre-rhum de rester la principale source d’exportation de l’île et aux autres filières végétales et animales d’atteindre un niveau d’autosuffisance alimentaire jamais égalé dans les autres DOM  ».

Le 27 juillet prochain, Dacian Ciolos, Commissaire européen en charge de la Politique agricole doit venir à La Réunion pour une large concertation sur l’agriculture à La Réunion, «  mais si ce dernier persiste à vouloir diminuer le POSEI, il peut rester où il est  » a expliqué Jean-Yves Minatchy. Le président de la CGPER a dénoncé les négociations en cours à Bruxelles sur la réforme de la Politique Agricole Commune et notamment la révision du Programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité.

Les syndicalistes ont également pointé du doigt les déclarations du ministre de l’Outre-mer, Victorin Lurel, sur "Guadeloupe Première" le 5 juin, ce dernier a appelé à des changements de modèle pour l’agriculture, mais «  change le modèle aux Antilles, mais pas à La Réunion. Nous, nous n’avons plus rien à prouver » lui répond le syndicat. En effet, la production réunionnaise a augmenté de 10% entre 2010-2011 et elle représente aujourd’hui 40% de la production agricole de tous les DOM. A contrario, la production française a diminué de 25% et de 26% pour la production agricole antillaise.

L’Etat et l’Union européenne souhaitent diversifier en réduisant les aides aux culturelles traditionnelles, sans «  prendre en compte (…) l’avenir et l’équilibre de l’agriculture réunionnaise  ». D’autant plus qu’à La Réunion, «  nous avons investi et mis en place un modèle de développement agricole cohérent et exemplaire  », bien qu’encore «  fragile  ».

Dans un tel contexte, la CGPER demande «  l’intervention de l’Etat pour le maintien du POSEI dans sa configuration actuelle et son renforcement budgétaire à La Réunion, compte tenu des efforts entrepris pour développer les productions agricoles, faire face à la concurrence liée aux importations et répondre aux attentes des consommateurs réunionnais » .

Céline Tabou

Les motions déposées à la préfecture

Pour des retraites décentes

Dans une motion déposée auprès des services du préfet, la CGPER demande «  une mise en application rapide de la revalorisation de la retraite agricole dans les départements d’Outre-mer au niveau du seuil de pauvreté nationale soit 832 euros/mois  ». En effet, 75% des retraités agricoles ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté et vivent avec moins de 832 euros/mois, voire moins de 500 euros pour certains. Face à la pénibilité du travail et des conditions dans lesquelles les agriculteurs travaillent, la CGPER souhaite que les «  efforts fournis par nos anciens exploitants qui durant 30 ans ont donné leurs dos au soleil  » soient pris en considération, car ces derniers ont droit aujourd’hui à une retraite décente et « bien méritée ».

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Venus de toute l’île, planteurs et éleveurs ont fait part de leurs inquiétudes.



Faciliter l’installation des jeunes

Les difficultés de transmission générationnelle pèsent sur l’installation des jeunes agriculteurs compte tenu « du manque à gagner pour le cédant et le coût important de l’exploitation ». Malgré la prise en compte des 30 années agricoles à La Réunion, équivalent à 40 ans en France, il faut au minimum 5 ans pour un jeune agriculture pour commencer à tirer un revenu de son exploitation. Dans un tel contexte, le syndicat demande « un revenu agricole minimum de 1000 euros/mois pendant 5 ans pour celui qui reprend une exploitation agricole ».

Pour une campagne sucrière « en toute quiétude et sérénité »

« A l’approche de la prochaine campagne sucrière 2013, de nombreux planteurs rencontrent des difficultés pour recruter des coupeurs de canne, de manière formelle », note la motion déposée en préfecture. Avec 35% des postes de coupeurs de canne pourvus sur l’ensemble du territoire, certains planteurs pourraient voir des retards de livraison. D’autant plus que la coupe mécanique bien qu’en « bonne voie » ne concerne pas tous les planteurs. La CGPER demande au Préfet de prendre en compte ces difficultés pour permettre aux planteurs de travailler dans la « quiétude et la sérénité ».

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Patiama Annie (Saint-Louis), Isabelle Payet et Mme Rivière (Plaine des Cafres) : « Les agriculteurs réunionnais produisent assez pour nourrir toute La Réunion »

Patiama Annie (Saint-Louis), Isabelle Payet et Mme Rivière (Plaine des Cafres) : « Les agriculteurs réunionnais produisent assez pour nourrir toute La Réunion »

« Nous demandons les aides du POSEI car s’ils diminuent l’enveloppe, ce sera la faillite, la ruine, le gouffre pour tous les agriculteurs. Les prix sont de plus en plus onéreux, on doit respecter les normes de l’Europe, cela devient trop difficile. S’ils coupent l’enveloppe ou la diminuent, ce sera nocif pour l’agriculture à La Réunion. On s’en sort difficilement, les agriculteurs aujourd’hui tirent leurs revenus des aides, et non du fruit de leur travail. Les intrants sont trop chers, le vétérinaire n’est pas remboursé, l’assurance et les charges sociales augmentent, mes aliments pour les animaux aussi, on doit en plus payer l’eau et l’électricité. En plus, on est aussi consommateur. Si les politiques ne bougent pas, ne nous soutiennent pas et ne combattent pas avec nous, on n’avancera pas. Mais avec les politiques de maintenant, ils ne nous aident pas, il n’y a pas de communication, on est laissé pour compte. C’est nous qui payons les pots cassés.

La situation actuelle est la faute de l’Etat car il aurait fallu une clause spécifique dans les appels d’offre pour privilégier la production réunionnaise, et pour moins chers. On pourrait baisser les prix, si tous les produits étaient écoulés. Lorsqu’il y a des périodes de surproduction, on ne peut pas écouler tous les produits, car il y a de la concurrence d’ailleurs. Pendant la pleine saison, il y a un quota aux exportations et si les collectivités jouaient le jeu, et prenaient tous nos produits, on n’aurait pas autant de souci, mais surtout des prix plus bas. Les agriculteurs réunionnais produisent assez pour nourrir toute La Réunion. Mais quand les collectivités lancent des appels d’offres au lieu d’être des appels européens, ils pourraient être réunionnais et ils pourraient privilégier l’agriculture réunionnaise. S’il y a autant d’importation, c’est parce que les appels d’offres sont européens et non réunionnais. La situation est difficile, mais on espère que les choses vont bouger et surtout qu’on va garder les aides du POSEI ».

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Jules (Les Avirons) : « A terme, on n’aura plus de travail »

Jules (Les Avirons) : «  A terme, on n’aura plus de travail  »

« Nous sommes présents à cette manifestation contre la diminution du POSEI qui est un programme indispensable pour les agriculteurs réunionnais. Si l’aide diminue, quelle que soit la filière agricole, il y aura une baisse des revenus. A terme, on n’aura plus de travail, car le coût de production n’arrête pas d’augmenter, avec la hausse des prix des engrais, des pesticides, des charges, du carburant, tout augmente même pour les agriculteurs. D’ailleurs, les agriculteurs sont aussi des consommateurs, pour qui la cherté de la vie pèse également. Il n’y a pas de grande surface pour les agriculteurs seulement. On travaille actuellement avec Younous Omarjee, le député européen, sur le dossier POSEI, car il faut bien qu’il y ait quelqu’un à nous à Bruxelles pour nous défendre. On espère que cela va aboutir, c’est pour cela qu’on est là aujourd’hui. »

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Jean-Claude Soubou (Sainte-Rose) : « Si on touche moins, on ne pourra plus travailler. Ce sera la fin de l’agriculture à La Réunion »

Jean-Claude Soubou (Sainte-Rose) : «  Si on touche moins, on ne pourra plus travailler. Ce sera la fin de l’agriculture à La Réunion »

« Nous manifestons aujourd’hui parce qu’il y a un problème, l’Etat français veut revoir les aides aux agriculteurs de toute la filière agricole. C’est environ 90 millions d’euros par an pour toute l’agriculture à La Réunion, s’il baisse cette aide, c’est sûr que l’on va sombrer. Aujourd’hui, on a un ministre des Outre-mers qui demande de revoir l’aide et veut retirer l’argent de nos aides pour les donner aux Martiniquais et Guadeloupéens, pour la banane. Ça, c’est parce que le ministre est antillais et pas réunionnais, il ne pense pas aux intérêts des autres départements. Si on touche moins, on ne pourra plus travailler. Ce sera la fin de l’agriculture à La Réunion ».

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Etienne, Jean-Danio et Jean-Marie (Saint Benoit) : « On ne touche pas le fruit de notre travail, on vit à partir des aides »

Etienne, Jean-Danio et Jean-Marie (Saint Benoit) : « On ne touche pas le fruit de notre travail, on vit à partir des aides »

« La situation est grave cette année pour la canne, il y a eu trop de soleil, mais surtout les prix n’ont pas cessé d’augmenter. L’engrais est devenu cher, mais il est de mauvaise qualité. Avant il coûtait 700 francs, aujourd’hui 700 euros, comment expliquer ça ? Aujourd’hui, ils veulent nous prendre 20 euros pour la banane, alors que nous sommes des planteurs de canne à sucre. La filière va couler, car on paie trop cher, en plus on a des retraites faibles. Aujourd’hui, il reste deux usines, quand elles fonctionnent bien ça va, mais s’il y a un problème, tout le monde est bloqué. On nous vole sur la richesse, on nous vole sur le poids, on nous vole sur tout, car les usines demandent de replanter sans pour autant nous donner de garantie d’achat de toute notre production. Contrairement à ce que pensent les gens, on roule en 4x4 et on possède des tracteurs qui appartiennent à l’Etat, à travers des crédits. On ne touche pas le fruit de notre travail, on vit à partir des aides. Si ces aides diminuent, on est foutu. On ne vit pas comme les autres, on vit comme des esclaves, on passe beaucoup de temps sur nos exploitations, mais on arrive à 60 ans avec une retraite de misère ».

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