Luttes sociales

« Une seule personne prenait notre défense, c’était Paul Vergès »

Camille Sudre et les 30 ans de Radio Free Dom

Manuel Marchal / 12 juillet 2011

Fondateur de Radio Free Dom qui fête après-demain ces 30 ans, Camille Sudre fait un point sur ces 30 années d’engagement en faveur de la liberté d’expression et du respect des opinions.

Pourquoi avoir créé la radio ?

— Avant 1981, le paysage audiovisuel était désertique, c’était le Moyen-Âge, c’était FR3 Picardie dans années 50. Il n’y avait qu’une radio, c’était FR3. Elle fonctionnait de 7 heures à 22 heures et finissait ses émissions au son de la Marseillaise.
Alors avec Margie et une bande de copains, on s’est dit, si Mitterrand passe, on fait une radio libre. En mai 81, Mitterrand passé, et on s’est pris au jeu.
En juin, on est parti à Paris et on a vu l’explosion du mouvement des radios libres. Il était très facile de trouver des émetteurs. On est revenu avec notre matériel dans les bagages, un émetteur de 50 watts.
En juillet, c’était les essais. Restait à définir la date de lancement. Comme nous travaillions tous et que le premier jour férié de juillet, c’était le 14, alors les premières émissions ont eu lieu le 14 juillet, c’est aussi, et je l’ai su plus tard, la Saint Camille en plus de la Fête nationale.

Pourquoi le nom de Free Dom ?

— Il y a 30 ans, c’était la guerre froide, les deux blocs s’opposaient. Les USA construisaient des radios hyperpuissantes pour émettre au-delà du Rideau de fer, jusqu’en URSS. Une radio était célèbre à l’époque, basée en Espagne : Radio Free Europe. Nous, nous étions une radio libre à La Réunion, un DOM-TOM, alors nous avons pensé à Radio Free DomTom, qui est devenu Radio Free Dom.

Et les premiers pas de la radio ?

— Ce qui était très curieux, c’est que le pouvoir revenait sur ce qu’il avait promis. Des lois restrictives nous empêchaient de faire de la publicité, or nous n’avions pas d’autres moyens de financement. Il fallait que l’on limite aussi la puissance de l’émetteur. C’était la déception.
Première difficulté, le financement. On a alors financé la radio en s’inspirant des associations. Nous avons organisé des soirées dansantes, participé à des animations de rue. Tout cela a duré trois ans jusqu’à l’autorisation de la publicité pour les radios libres. À partir de ce moment, c’était plus facile. Nous avons créé notre première régie de pub. Nous avions aussi relevé le défi d’émettre 24 heures sur 24.

Pourquoi avoir décidé de créer une télé ?

— Il y eut tout d’abord l’abolition du monopole de la radio nationale. À l’époque, elle émettait en différé, c’était radio FR3. Nous avons alors amené Europe1, c’était le début du pluralisme sur les informations nationales.
En 1986, le Parlement adopte un projet du gouvernement qui prévoit d’autoriser les télévisions libres.
Nous avons alors agi comme à l’époque de la création de la radio. Nous sommes allés chercher nos émetteurs en Italie et le 1er avril 1986, Coluche est venu inaugurer la télé.
Mais dès le lendemain, c’était le coup de massue avec une plainte de TDF, alors société d’État, contre Free Dom pour émission illégale de télévision.
Pendant 5 ans, nous avons affronté une succession de procès, de TDF, des professionnels du cinéma, des vidéos clubs… des jugements, appels, cassations.
On a tenu le coup.
Je me souviens d’une perquisition à Télé Free Dom sur plainte des cinémas, ils ont saisi toutes les cassettes des programmes, les documents d’archives, le secrétariat. On avait plus de programmes.
Nous avons présenté des dossiers aux autorités, et à chaque fois elles ont refusé de se prononcer. La seule fois où elles ont choisi, c’est pour prendre la télé de De Chateauvieux, associé avec Canal+.
C’était une véritable provocation pour la population. À la place de Free Dom, une chaîne payante avec un bout d’Antenne Réunion, deux heures par jour. Car pour avoir un maximum d’abonnés, ils exigeaient la disparition de Télé Free Dom.
Tout cela venait au bout de 5 ans de luttes, et ça a dégénéré…
Le premier ministre Michel Rocard a signé l’ordre de saisie, il a dit avoir été mal informé… Pour soutenir le combat contre Free Dom, il y avait le préfet Constantin et le procureur Schiano aux côtés de De Chateauvieux.

Qu’est-ce qui est selon vous la véritable cause de la décision d’interdire les émissions de Télé Free Dom ?

Les gens n’avaient plus peur de parler. Il faut savoir qu’en 1991, nous vivions une très grave situation de crise : chômage à 40%, des inégalités incroyables, les allocations confisquées 50% par le FASO pour des maires aux pratiques clientélistes. Le Smicard gagnait 20% de moins qu’en France, le fonctionnaire 53% en plus. Le système politique était discrédité, avec des violences et broquettes, la fraude. On se doutait que des hommes politiques étaient corrompus. Tout cela, c’était dit à la télé.
Alors, lorsqu’il a été décidé de supprimer une liberté que les gens avaient soutenue pendant 5 ans, c’était le détonateur de l’explosion sociale…

Quels enseignements en tirez-vous ?

— 20 ans après, quand on analyse et on cherche les responsabilités : le préfet Constantin a été muté et a disparu de la circulation, le procureur Schiano a été pris la main dans le sac de la corruption et mis à la retraite anticipée, De Chateauvieux s’est aussi fait prendre à un moment donné.
Je rappelle qu’au Conseil général, on a fabriqué une SEM pour soutenir sa télé.
Il y eut des victimes, et les puissants sont toujours puissants.
Une seule personne prenait notre défense, c’était Paul Vergès.
Tous les autres avaient intérêt à étouffer la population. Ils ne voulaient pas de liberté, pas de démocratie, la population sentait que les choses n’allaient pas.
Après la saisie des émetteurs, la radio était boycottée, c’était organisé par de grands patrons. On avait plus de recettes. La radio était morte.
Mais il y a eu Paul Vergès, et les élections de mars 1992. Pour que le soulèvement populaire de février 1991 ne soit pas inutile, on a mené ensemble un combat politique.
C’est là où il y eut le triumvirat, avec Paul Vergès, Pierre Lagourgue et moi-même qui était président de Région, le PDA et la pression sur le gouvernement pour libérer l’audiovisuel et boucler définitivement l’égalité sociale. Il y a eu aussi l’annulation des élections, car on ne voulait pas que le peuple s’exprime.
Le bilan de notre association, c’est un taux de chômage qui est descendu à 25% au lieu de 40%. En 1992, les allocations étaient amputées pour le FASO, aujourd’hui, c’est l’égalité, et il y a eu le développement, les investissements qui ont pu être faits.
De ces événements du Chaudron, il a été possible d’obtenir des avancées positives.

Comment aller plus loin ?

— Ce qui a été acquis ne l’est jamais définitivement. Les progrès faits depuis 10 ou 20 ans peuvent être remis en cause. Par exemple, le chômage a déjà remonté.
Les mesures exceptionnelles, le plan de développement actif, les quelques avantages accordés à La Réunion, on peut nous les reprendre à tout moment, c’est ce qui se passe dans le photovoltaïque.
Le problème, c’est de perdre tous ces acquis.
J’ai l’impression que La Réunion n’est plus une priorité pour le gouvernement actuel. Il y avait des plans de développement spécifique. On veut économiser aujourd’hui sur l’Outre-mer, c’est extrêmement préoccupant. Malheureusement, dans la classe politique qui détient les leviers de pouvoir, je ne vois pas des personnages qui ont une carrure ou une dimension suffisante pour s’opposer au gouvernement. Je vois surtout des godillots.

Et Free Dom dans 20 ans ?

La planète sera à l’échelle de La Réunion, des Réunionnais seront partout dans le monde. Dans 20 ans, les 50 ans de Free Dom auront des auditeurs partout dans le monde. Récemment, un Réunionnais qui est routier en Europe nous a appelés. Il était sur la route en Italie et écoutait Free Dom grâce à une connexion à Internet depuis son camion. Avec la radio et la télé, nous pourrons toucher des Réunionnais partout dans le monde.
Mais je vois aussi un recul. Pourquoi TF1 et M6 ne sont pas sur la TNT ? Veut-on nous ramener à l’époque où RFO choisissait ce que nous étions autorisés à regarder de France 2 ou France 3 ? Quels sont les intérêts qui sont menacés par la diffusion de ces deux chaines ?
Il me semble que sur ce point, on est retourné dans des comportements d’élus d’il y a 30 ans, j’aimerais bien que l’on réponde à cette question.

Propos recueillis par Manuel Marchal


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