Luttes sociales

Unis pour défendre un pilier de l’économie réunionnaise

De nombreux manifestants pour sauver le BTP

Témoignages.re / 11 septembre 2010

La manifestation des professionnels du BTP a été vécue comme « un jour exceptionnel » par les salariés et patrons unis pour défendre un pilier de l’économie réunionnaise.

En tête du défilé, les 18 organisations patronales et salariales unies derrière un message clair : « Arrêtez le massacre ». Déjà 10.000 emplois ont été détruits, et 20.000 familles se retrouvent « dans la misère ». « Nous, agences archi-sinistrées », affichait le Syndicat des architectes de La Réunion. Un millier de manifestants, selon les syndicats (la moitié, selon la police), ont démarré le défilé peu après 10h. Le temps pour une délégation de déposer une première motion au Conseil général. Au son des vuvuzelas, des djembés et du maloya des militants de la CGTR, patrons et salariés se sont rendus du Jardin de l’État à la Préfecture, où une délégation a été reçue vers 11h30. Les leaders syndicaux Ivan Hoareau (CGTR), Armand Hoareau (UNSA) et Jean-Pierre Rivière sont venus soutenir le BTP. Ainsi que des hommes et femmes politiques : Huguette Bello, Alain Zanéguy, Paul Vergès, Maurice Gironcel, Roland Robert... Même Monseigneur Gilbert Aubry est venu saluer cette union exceptionnelle de la profession.
Devant la Préfecture, les prises de parole se sont succédé. Bernard Tillon, secrétaire général de la FRBTP, a lu la motion adressée aux collectivités, dans laquelle il est demandé une table ronde d’ici le 30 septembre. « Que sont devenues vos promesses ? Où sont vos projets », a-t-il lancé à l’attention des élus.
Jacky Balmine a rappelé que ce sont les salariés qui sont les premiers à essuyer les conséquences de la baisse d’activité.
Jean-Marie Le Bourvellec a exprimé sa « fierté d’appartenir à une branche qui respecte l’Homme dans toutes ses dimensions. C’est une leçon pour l’ensemble des branches, il n’est pas possible de n’être pas entendus ».

EP


• Naddy, 27 ans, laborantin

« Je peux craindre pour mon emploi »

Naddy est un jeune salarié. Il travaille depuis 4 ans dans un laboratoire de contrôle du béton, des granulats. Recruté à la sortie des études de BTP (« l’entreprise est venue me chercher », confie-t-il), Naddy est solidaire de ce mouvement. « Je participe à cet effet de masse pour bien faire évoluer les choses, indique le jeune homme. Je ressens que l’activité a ralenti et, si cela persiste, je peux craindre pour mon emploi ». Non-renouvellement des intérimaires, plan de départ pour les préretraités... l’entreprise a déjà réduit ses effectifs. Pour Naddy, « la Région doit prendre conscience qu’une grosse partie de la population dépend du BTP et que cette crise risque de créer un effet boule de neige. Quand on travaille dans un grand Groupe, on ressent moins la crise pour l’instant ».

• Reine-May et Stéphanie, salariées de la Holcim

« Nous ressentons une baisse d’activité »

Reine-May est salariée depuis 20 ans au service logistique de la Holcim. Sa collègue Stéphanie est en poste depuis 6 ans. Pour la première fois, elles craignent pour leurs emplois. « S’il n’y a plus de travail pour notre patron, nous risquons de perdre notre boulot. Nous participons à la sauvegarde de notre emploi en manifestant. Ce sont les salariés précaires qui sont touchés pour l’instant. Mais nous ressentons énormément d’inquiétudes. C’est la première fois que des patrons et des salariés manifestent ensemble, et j’étais là aussi mardi dernier (NDLR : Manifestation contre la réforme les retraites). Nous ressentons bien qu’il y a une baisse d’activité dans notre travail. Si dans trois mois, nous sommes au chômage, qu’allons-nous faire ? », se demande Reine-May.

• José Payet, maçon-coffreur GTOI

« Je suis venu montrer ma colère »

José Payet est maçon-coffreur depuis 35 ans et délégué syndical CFTC. Il n’a jamais été confronté au chômage. « Je suis venu montrer ma colère pour mes collègues privés de travail », explique-t-il. À la GTOI où il travaille, il n’y a pas eu de licenciements pour le moment. Mais il n’y a plus de marchés, la concurrence est rude et casse le prix. « Nous n’avons plus rien pour 2011. Il reste quelques petits chantiers en ce moment dans le Sud et le Nord, c’est tout », affirme José Payet. Les intérimaires et les précaires ont été les premiers sacrifiés. « C’est dommage pour eux en cette fin d’année. Ils ont des crédits et des loyers à payer comme tout le monde », conclut le maçon-coffreur.

• Jean-Paul Bérant, JPB Coordination

Contraint de licencier tous ses salariés

Jean-Paul Bérant n’avait pas manifesté depuis mai 1968 à Paris. C’est dire. De son entreprise, il ne reste plus que le patron. Il crée son bureau d’études il y a 5 ans, après 23 ans d’expérience dans le BTP. Mais faute de commandes, il licencie 3 employés cette année. « Si les architectes n’ont rien sur la table aujourd’hui, cela veut dire qu’il n’y aura pas de chantiers avant deux ans », déclare-t-il. À deux ans de la retraite, Jean-Paul Bérant espère que « les promesses des politiques aboutissent ». Mais il ne se fait pas d’illusion : « les 300 millions de la Région, c’est pour payer les chantiers en cours. C’est à croire qu’il n’y a plus de pognon dans les caisses de l’État ».

• Cyrille Rickmounie, SCMP

« Je n’ai jamais connu cette décroissance »

Cyrille Rickmounie est président de la Commission BTP à la CCIR. Mais il est surtout patron de SCMP (Chaudronnerie industrielle mécanique de précision) et d’une petite entreprise de bâtiment. Quinze salariés à la SCMP, 7 salariés pour la deuxième entreprise qui en comptait le double. « Nous sommes confrontés à une grosse perte de chiffre d’affaires à cause de la baisse de la commande publique », explique Cyrille Rickmounie, qui n’est pas un habitué des manifestations. « La dernière fois que j’ai manifesté, c’était pour la TVA sur la rénovation dans le bâtiment et quand j’étais lycéen ». En l’absence de commandes, les entreprises vont perdre leur savoir-faire et vont disparaître, estime-t-il. « Je suis juge au Tribunal de commerce depuis dix ans, je me retrouve aujourd’hui devant des entreprises aux résultats sains et convenables qui, tout à coup, ont été obligées d’être liquidées faute de commandes », affirme-t-il. En 26 ans de métier, il n’a jamais connu cette « décroissance ».

• Marie-Jo Payet, DUNITE BTP

« Il faut redonner de la confiance »

Accompagnée de ses deux filles, à qui elle espère passer le flambeau, Marie-Jo Payet a manifesté dans l’espoir de sauver son entreprise. « Mon entreprise a des difficultés, reconnaît-elle. Les chantiers ne démarrent pas. J’ai 25 ouvriers, mais jusqu’à quand vais-je tenir ? Nous avons répondu à des appels d’offres, mais les maîtres d’ouvrage n’ont peut-être pas d’argent pour faire sortir les chantiers ». DUNITE BTP existe depuis 10 ans, Marie-Jo Payet travaille dans ce secteur depuis 23 ans et n’a jamais été aussi inquiète. « J’envisage l’avenir très mal, voire catastrophique. Il faut redonner de la confiance, car tout le monde a peur, les banques, les financiers, et on pourra recommencer à travailler », affirme-t-elle.

• René Anélard, CFTC-BTP

Prendre au sérieux la souffrance des salariés

La CFTC-BTP est plutôt satisfaite de la mobilisation, même si elle s’attendait à voir 2.000 manifestants. « Nous formons un petit groupe, mais qui est déterminé, affirme René Anélard. Ce n’est pas parce qu’on a un emploi aujourd’hui que l’on est en sécurité. Que va-t-il se passer demain s’il n’y a pas de mobilisation ? Des salariés qui ont des décennies d’entreprise sont touchés ». Pour le syndicaliste, les élus doivent prendre leurs responsabilités. « Les collectivités ne doivent pas oublier que les ouvriers habitent dans les communes. Pour l’instant, les mairies n’ont proposé que des projets timides ». Et de conclure : « Ce n’est pas tout de dire “voter pour moi”, les politiques doivent prendre conscience que ce sont ces salariés qui les élisent et prendre au sérieux leur souffrance ».

• Jacky Balmine, CGTR-BTP

Une commission d’aide pour les 10.000 licenciés

Pour Jacky Balmine, secrétaire général de la CGTR-BTP, il est vrai que la mobilisation était moindre que prévu. Est-ce un effet de la manifestation du 7 septembre ? Est-ce parce que les patrons n’ont pas soutenu les salariés les 19 et 31 mai derniers pour le tram-train ? « Je comprends aussi le mécontentement des salariés, mais on est là dans le cadre de la bataille pour l’emploi et ça ne veut pas dire que l’on va manger à la même table tous les jours », affirme le leader syndical. La CGTR demande une relance de l’activité pour sauver les emplois et surtout la mise en place d’une commission d’aide pour les 10.000 salariés licenciés, privés de revenus et interdits bancaires. Sur ce point, Jacky Balmine sera « intransigeant ». « 10.000 salariés sont dehors. On est devenu des mendiants, qui restent 2 à 3 mois sans revenus avant d’avoir droit aux ASSEDIC. Quelle formation met-on en place en attendant ? Il n’y a pas de raison que l’on ne mette pas en place des aides particulières pour la situation exceptionnelle de ces salariés. Nous voulons un moratoire pour ces salariés, a-t-il déclaré. Nous ne voulons pas encore d’un observatoire, nous voulons du concret ».

• Jean-Marie Le Bourvellec, FRBTP

Un plan de relance exceptionnel de 500 millions d’euros

« Je suis satisfait de cette mobilisation. Nous avons créé une grande représentativité transversale avec l’ensemble d’une branche tournée vers des intérêts supérieurs. Après un rassemblement comme ça, il ne peut qu’y avoir une prise de décision pour un plan de relance exceptionnel. Les différents responsables et élus doivent prendre leurs responsabilités. Nous voulons l’acceptation d’une table ronde engageante sur la planification de la commande publique à court et moyen terme, et un plan de relance exceptionnel de 500 millions d’euros en phase avec les vrais besoins structuraux de La Réunion. Ainsi qu’un réaménagement des dispositifs de défiscalisation qui permette la relance de la construction des logements sociaux et privés ».

• Jean-Hugues Ratenon, ARCP

L’union de tous les Réunionnais pour sortir de la crise

« Aujourd’hui, La Réunion doit inévitablement s’unir pour sortir des vieilles habitudes. Seule l’union de tous les Réunionnais peut nous sortir de cette crise. Derrière le problème de licenciements, il y a le problème de la pauvreté, celui du manque de logements. Il faut donner du travail aux entreprises comme il faut donner des logements et du pouvoir d’achat aux Réunionnais ».

Propos recueillis par EP


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