Luttes sociales

Unité, détermination et… responsabilité

Grève des dockers

Geoffroy Géraud-Legros / 18 mai 2011

Après une lutte victorieuse, les dockers regardent vers l’avenir… et voient dans leur outil de travail un atout décisif pour le développement. Entre combat social contre les archaïsmes patronaux et réflexion sur le futur de leur île, les travailleurs portuaires restent à la pointe de la cause réunionnaise.

« Mauvaise appréciation de la conjoncture », dirait-on en langue économique ou, plus simplement, fort mauvais calcul de la part de Jean Brac de la Perrière, dirigeant de la SGM (Société Georges Michel). Misant sur l’atomisation et la division des travailleurs, l’ancien dirigeant intérimaire du MEDEF, soutenu par son successeur Yann de Prince, a durci le ton face aux travailleurs des docks employés par son entreprise qui réclamaient la semaine dernière une augmentation de 5%. Une revalorisation bien méritée pour les dockers qui ont connu une période de vaches maigres au cours des années 2009-2010.

«  Kan la touche inn, la touche toute »

À l’heure où les activités portuaires redémarrent, les travailleurs demandent leur part des revenus engrangés par les entreprises. Une revendication que la société SGM a voulu prendre de front. À la demande de dialogue social exprimée par la CGTR, M. Brac de la Perrière a opposé une fermeté qu’il croyait suffisante pour faire plier une catégorie sociale pourtant connue pour son esprit combattif. « Le patron m’a appelé grand matin », rapporte Danio Ricquebourg, responsable bien connu de la CGTR Ports et Docks, pour nous faire signer la fin du mouvement. M. de la Perrière comptait visiblement sur une autre société pour procéder aux déchargements des cargaisons immobilisées par le mouvement au sein de son entreprise. « Alors ce sera la grève de tout le port, car personne ne vous suivra », lui a répondu M. Ricquebourg. Résultat : faisant marche arrière, le patron de SGM accordait la revalorisation demandée, après 4 jours de grève. « La Perrière… la li la fé in lérèr la », nous dit un docker, sourire aux lèvres. Car, affirme Michel Séraphine, secrétaire général de la fédération CGTR Ports et Docks, « sur les docks, il y a une solidarité sans faille ». Pas question pour un travailleur, quel qu’il soit, d’empêcher un mouvement social. « Kan la touche inn, la touche toute ».

Une réforme souhaitée

Le conflit passé, les dockers regardent vers l’avenir : en ligne de mire, la préparation de la réforme essentielle des ports d’Outre-mer, qui devrait intervenir au premier janvier 2012. « Une réforme très attendue », déclare Michel Séraphine, aux antipodes de la caricature du syndicaliste pas-content-de-service que répandent à l’envi les médias. « La nouvelle gouvernance permettra de faire enfin avancer les affaires du port de La Réunion. Pour nous, c’est un outil décisif de développement de notre île ». Il faut dire que les modes de décision actuels frisent le surréalisme. Aujourd’hui sous le régime de port concédé, le port est placé sous la tutelle de la DDE (Direction départementale de l’Équipement, État), qui donne concession à la CCIR (Chambre de commerce et d’Industrie de La Réunion). Une organisation qui ne facilite guère la conduite d’une politique cohérente, et laisse trop de place aux dissensions et aux difficultés de compatibilité entre les individus et les sensibilités.
Le nouveau dispositif instaure une gouvernance bien plus rationnelle. Un directeur général nommé par décret, deux directeurs adjoints - « nous pèserons pour un recrutement local de ces derniers », précise Michel Séraphine - un conseil de surveillance et un conseil de développement. Le premier, composé de 17 membres assure la représentation de l’État (3 sièges), de la CCIR (3 sièges), du personnel (3 sièges), des collectivités (4 sièges) et de personnalités qualifiées (4 sièges). Le Conseil de développement intègre 3 collèges composés de 6 personnes chacun, respectivement dévolus aux usagers, aux collectivités et à la société civile, auxquels il faut ajouter deux sièges dévolus aux représentants des personnels.

Reconnaître la pénibilité

Orientée vers la gouvernance, la réforme de 2012 recouvre un enjeu supplémentaire : celui de la reconnaissance de la pénibilité du travail dans le départ à la retraite. L’accord ratifié avec la Convention collective nationale unifiée autorise les travailleurs ayant exercé 15 ans dans les métiers portuaires à partir à la retraite deux ans avant l’âge légal. Ce délai est porté à trois ans pour les personnels ayant exercé 18 années. Du côté des travailleurs des ports, des groupes de travail planchent déjà pour préparer l’application de ce texte.

Geoffroy Géraud-Legros


« Pas de privatisation »

« Contrairement à ce qui s’est passé dans l’Hexagone », rappelle Michel Séraphine, « la réforme n’entraînera pas de transfert vers le privé, ni de l’outillage, ni des personnels ». Une mesure « de bon sens : dans notre environnement, une multinationale qui mettrait la main sur notre installation portuaire établirait un monopole - un de plus - désastreux pour notre économie et notre développement. Dès 1994, nous nous sommes positionnés très fermement là-dessus : outillage et personnels doivent rester dans la sphère publique. L’avenir nous a donné raison. Il n’y aura pas, à La Réunion, de privatisation de ces activités vitales pour tous les Réunionnais ».


Humeur

Ça vous plaît, à vous, de financer Radio-MEDEF ?

Les auditeurs matinaux de Réunion-Première auront sans doute entendu, hier avec le café, les quelques minutes consacrées par le média public aux quatre jours de mobilisation des dockers. Interviewé, Jean Brac de la Perrière était bien amer. Dans un propos tout en noirceur, le dirigeant de SGM expliquait avoir cédé pour sauver l’entreprise, pour le bien collectif, etc. mais que bien entendu, les revendications des travailleurs allaient nuire à l’appareil productif, à l’activité portuaire et à la prospérité de La Réunion, tuer la poule aux œufs d’or, et le mettre sur la paille. Bref, tout ce que dit un patron qui vient de perdre une partie à l’éternel jeu de bras de fer social. Rien là, que de très normal.
Le problème, c’est qu’à écouter les échanges entre le journaliste et le chef d’entreprise, il était de plus en plus difficile de distinguer l’intervieweur de l’interviewé, tant le salarié de Réunion Première donnait un (sombre) écho aux paroles de M. de la Perrière. Ajoutez à cela que seul ce dernier avait voix au chapitre, sans que l’on entende le moindre son de cloche du côté des salariés, vous obtenez un beau spécimen de monologue antisyndical. « Vous êtes bien mal placés, vous autres, pour parler d’objectivité », nous répondra-t-on. Peut-être. À cette différence essentielle près, que nous autres, ne sommes pas financés par les impôts et ne sommes pas surrémunérés à l’indice d’1,78 pour ne montrer qu’une seule face des choses. Et que si, d’aventure, nous enquêtions sur le fait, par exemple, de savoir si les Réunionnais sont contents de payer des impôts pour financer Radio-MEDEF, nous aurions la courtoisie de prendre la température du côté de nos bienheureux collègues…


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