Nou lé Kapab

« L’État ne joue pas son rôle »

Interview de Gilles Leperlier, président de l’AJFER

Témoignages.re / 21 octobre 2011

Pourquoi votre déplacement à Mayotte ?

- C’était un voyage en compagnie du député européen, Elie Hoarau, et le président de l’ARCP, Jean-Hugues Ratenon, pour apporter dans un premier temps notre solidarité à la population mahoraise en lutte depuis plusieurs semaines. Mayotte a la population la plus jeune de la République avec 54% de la population qui a moins de 25 ans. Il était important d’être sur place pour comprendre la situation des Mahoraises et des Mahorais. Ce déplacement a été également l’occasion de rencontrer et d’échanger avec les acteurs de la lutte sur place. Nous avons pu rencontrer le président du Conseil général, le président de la CGPME et les représentants de l’intersyndicale de Mayotte et enfin le président de l’Association des consommateurs.

Quel bilan tirez-vous de vos différentes rencontres ?

- Au fil de nos différentes rencontres, nous nous rendons compte très vite que le mécontentement de la population ne se limite pas au prix des ailes de poulet. Le fond de la grève, c’est la dénonciation du mal-vivre dans la société mahoraise dû à un rattrapage social qui ne se fait pas et une capacité d’achat qui ne cesse de diminuer. Ce sont toutes les problématiques des biens et services, de la communication, des services bancaires, de l’emploi et de la formation qui sont posées. C’est tout le système qui est remis en cause par la population et c’est ce que refuse de voir le gouvernement.

La ministre de l’Outre-mer était en visite à Mayotte la semaine dernière, comment a été perçue sa visite ?

- La ministre a été totalement à côté de la plaque. A la veille de son arrivée, Mayotte a connu la plus grande manifestation qu’elle n’avait jamais connue depuis 30 ans avec plus de 15.000 manifestants. La ministre est restée sur la « petite terre », n’est intervenue qu’à la TV et n’a pas apporté de solutions à la crise. Les bons d’achat de 5 euros du gouvernement et le RSA à 25% ont été perçus comme du mépris et de la mendicité dans la population. La seule réponse à la mobilisation de la part du gouvernement est la répression avec des renforts de CRS et de gardes mobiles. L’État ne joue pas son rôle, l’État se place en tant que médiateur dans les négociations alors qu’il doit être acteur, car il en va de sa responsabilité.

Déjà un décès et deux blessés, quelle situation sur place aujourd’hui ?

- Faute de réponse adéquate de l’État, la situation est en train de s’aggraver. Les acteurs sociaux, les élus et les collectivités sur place ont des solutions d’urgence à mettre en place et qui ne coûteraient pas grand-chose à l’État et permettraient de sortir du conflit.
Nous étions logés à quelques mètres de la place principale où se tiennent depuis des semaines les rassemblements. A plusieurs reprises, nous avons traversé les rassemblements et les barrages de route sans qu’il n’y ait aucun problème, aucun débordement. Quand on respecte les manifestants, tout se passe dans le calme et la dignité.

Que s’est-il passé mercredi matin à Mayotte lors des affrontements tragiques qu’on a connus ?

- Nous tenions une conférence de presse dans un café-terrasse à quelques mètres des rassemblements. Les manifestants étaient rassemblés dans le calme, encadrés par une cohorte de gendarmes. Au moment de notre conférence de presse, dans la terrasse du café, nous avons reçu des déflagrations de bombes lacrymogènes et des balles de flashball. Quelques minutes plus tard, au giratoire, en face du café, un homme a été touché par un morceau de bombe assourdissante et a été transféré en urgence à l’hôpital de Mamoudzou. Immédiatement, un Mahorais est venu nous montrer le morceau de bombe qui avait touché l’homme (voir photo). Il décéda par la suite à l’hôpital. Juste après, un autre homme a été touché, en face de nous, par une balle de flashball, est tombé et a été lui aussi transféré à l’hôpital. Je tiens à transmettre toutes mes condoléances à la famille de la victime et mon soutien aux familles des deux jeunes blessés depuis le début de la mobilisation. La réaction des forces de l’ordre a été démesurée, disproportionnée et abusive.


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