Antoine Volnay, le rescapé de 1920 - 1 -

Un survivant de l’épidémie de grippe espagnole et du naufrage du ’Ville d’Alger’

18 décembre 2008

Antoine Joseph Mathieu Volnay est né au siècle dernier. Il s’estime rescapé. Comme il l’a été plusieurs fois dans sa vie : n’a-t-il pas survécu à la grippe espagnole qui a emporté des milliers de Réunionnais, puis à neuf jours de dérive en mer après l’incendie du “Ville d’Alger” qui a fait 141 victimes sur 162 passagers, et enfin à sept grandes opérations chirurgicales ? Chaque jour, il rend grâce à Dieu de l’avoir épargné. Il nous a quittés en août 2006.

Antoine Volnay est né le 21 septembre 1901 à Saint-Pierre. Après le certificat d’étude, il devient apprenti ferblantier, à l’usine des Casernes. Trois ans après, il monte de grade et est garçon de laboratoire. Aîné d’une fratrie de six enfants, il est le préféré de son père, tout à la fois ferblantier, peintre et charpentier. Il a 13 ans lorsque la Première Guerre mondiale éclate, avec son cortège de restrictions. Mais, ce qui marquera le plus le jeune Antoine, ce sera l’épidémie de grippe espagnole, qui frappe l’île en 1918. Il se souvient des empilements de corps que le prêtre bénissait devant l’église, avant leur inhumation dans les fosses communes : « les gens tombaient comme des mouches et les cadavres s’alignaient sur les places d’églises... ». Toute la famille Volnay en a réchappé. Miracle ? On pensera ce qu’on veut mais, pour Antoine, c’est grâce à la mixture concoctée par son père : cognac, tamarin vert écrasé et sosso maïs. Et puis, se souvient-il, « un dimanche du mois de mars, j’ai vu monter un gros tourbillon venant de la mer, qui emportait à grande vitesse beaucoup de feuilles de bois, le ciel est devenu complètement noir. Le lendemain, il n’y avait plus aucun malade et plus personne n’est mort de cette peste !... ».

21 rescapés sur 161 passagers

Deux ans après, Antoine a 19 ans et est impressionnant quand il déplie son mètre quatre-vingt et des poussières. Il va quitter l’île pour la première fois. Avec un de ses frères, il prend le train pour Le Port, où ils embarquent le 1er février 1920 sur le paquebot “Ville d’Alger”, qui appareille pour Tamatave : ils vont à la rencontre de sa marraine qui l’attend à Tananarive, et de leur cousin officier de l’armée française à Diego-Suarez. Après seulement trois heures de navigation, une terrible explosion dans des fûts de rhum survient à l’arrière du navire. L’incendie s’étend rapidement. C’est la panique à bord. Antoine se retrouve dans un canot de sauvetage avec des militaires. Au bout de neuf jours de dérive, ils peuvent crier terre. Mais y accoster ne sera pas une mince affaire. Néanmoins, ils sont sauvés. Seulement 21 rescapés sur les 162 passagers qui avaient embarqué au port de La Pointe des Galets. Notre naufragé rencontre son cousin et sa marraine. Mais, bien vite, il sent le besoin de retrouver les siens et son île.
A peine débarqué, il est contraint de rembarquer pour la Grande Ile pour accomplir ses 18 mois d’incorporation sous les drapeaux. Il rentre en 1922 pour voir mourir son père. L’année suivante, c’est au tour de sa mère. Ces deux coups du sort l’abattent. Mais, courageusement, il reprend l’affaire familiale, qu’il abandonne quelques années après, pour se retrouver comme colon sur la propriété Kerveguen. La seconde guerre éclate. Il n’est pas appelé sur les champs de bataille, pas même comme réserviste, mais il connaîtra « les champs de la misère ». Il se souvient d’une anecdote : pour faire vivre sa famille, il élève un petit cochon dans son parc à lapins. Toute production de nourriture doit faire l’objet d’une déclaration à la police. Il déclare 10 kg, alors que la bête en fait bien le double. En correctionnelle, il sera condamné à 200 Francs d’amende...

Le secret de sa longévité

Le secret de sa longévité. L’arrêt de la cigarette vers l’âge de 50 ans et la non consommation absolue d’alcool (« pas plus d’une gorgée d’apéritif »), la consommation exclusive des produits de son sol qu’il gratte lui-même (ses pois, haricots, pipangailles, etc...), son bon sosso maïs (il ne mange de riz que lorsqu’il est invité chez quelqu’un), la marche quotidienne pour se rendre... à l’église, l’activité incessante. Il est toujours prêt à aider son prochain et est fier du Brevet national de Secourisme, obtenu en novembre 1874. La première fois qu’il a vu un médecin, il avait déjà atteint les 63 ans. « C’était pour une hernie amarrée. Le Docteur Roland Hoarau qui m’a opéré m’a dit : “ou sort’ loin” ». Après, il a été opéré six fois, dont quatre pour l’hernie et la prostate.
Les voyages lui manquent. A 92 ans, il a entrepris son dernier grand déplacement : c’était pour se rendre (pour la seconde fois) à Lourdes. Pour le temps qu’il lui reste à vivre, lui qui a connu la misère durant son enfance, il ne se prive de rien. Il s’est toujours bien nourri depuis toujours. Il lui faut ses œufs, son yaourt, son lait, son miel le matin. Il mange ses légumes, son maïs, son fruit à pain, son manioc, ses patates. Il ne crache pas non plus sur les bonbons et pastilles et son chocolat.
Bricoleur né, Antoine a installé des fils électriques et des haut-parleurs partout dans sa case et dans sa cour, afin de pouvoir écouter sa radio et sa musique où qu’il se trouve.
Il aime enregistrer des cassettes sur son magnétophone et son magnétoscope, dont l’utilisation n’a plus de secret pour lui.
Il ne laisse à personne le soin de raccommoder ses vêtements.

(à suivre)

Marc Kichenapanaïdou


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