19 février 2007
Ce ne pourrait être qu’un banal fait-divers, si la vie d’une femme et surtout celle de ses enfants n’étaient en jeu. Laurence Gisquet est en prison pour non-paiement de pension alimentaire et pour non-présentation d’enfants dont son ex-concubin avait obtenu la garde. Mais il est des décisions de justice difficiles à comprendre. Même si on ne conteste pas les arrêts de justice (et quelle justice ?), mettre en prison une mère - non pour un acte criminel mais pour une affaire familiale - est un acte grave qui ne peut être pris à la légère. Et c’est ce qui a eu lieu le 13 février dernier.
Laurence Gisquet a été arrêtée et transférée à la prison Juliette Dodu à Saint-Denis et ses deux plus jeunes enfants pris en charge par des éducateurs pour les envoyer par le premier avion en métropole, dans un foyer en attendant la décision judiciaire définitive. Car, c’est là que les événements se bousculent. La mère refuse la décision de la Cour d’Appel de Riom (Puy-de-Dôme) qui confie la garde et la résidence des deux plus petits enfants. Elle engage une procédure devant le Juge des Affaires Familiales de Saint-Pierre qui fixe au 1er mars prochain la séance où doit être décidé du sort des enfants et de leur garde. Mais sans attendre cette date, un autre juge - le Juge des Applications des Peines - fait, semble-t-il, exécuter la sentence qui condamnait la mère à deux mois de prison ferme pour non-paiement de pension alimentaire et pour non-présentation d’enfants. Il est vrai que Laurence Gisquet n’a pas attendu la décision de justice pour récupérer ses enfants à la faveur d’un droit de visite et pour les emmener avec elle à La Réunion. Les textes de loi prévoient toutes ces conséquences. Mais l’interprétation de la loi est aussi fondamentale que de la respecter. C’est le rôle irremplaçable des juges et leur responsabilité.
Mais tout cela justifiait-il un emprisonnement ? Cela justifiait-il l’éloignement des enfants ? Cette jeune femme est-elle une menace à l’ordre public ? Etait-elle une délinquante pour être traitée comme tel ? Tant de questions pour une justice qui paraît ici bien inhumaine. Et le mouvement associatif qui s’émeut est bien compréhensible. Un comité de soutien s’est constitué. Certains membres font la grève de la faim.
L’histoire de Laurence Gisquet est triste à pleurer. Elle est révélatrice du sort de beaucoup de jeunes filles entraînées trop tôt dans les tourbillons de la vie. A 16 ans, elle rencontre un homme en métropole. Il a 23 ans. Elle l’aime et le suit. Ils ont un premier enfant, puis un deuxième et encore un autre. Lui va de petits boulots et travail intérimaire. Boissons et violence sont le quotidien du couple. Quand elle se décide à prendre son sort en main, elle entreprend des études pour une formation d’aide médico-psychologique. Le couple se défait. Et la jeune femme se retrouve quasiment à la rue. Divorce entamé, la mère a du mal à se faire entendre, quand elle est accusée d’abandon de domicile, alors que c’est son concubin qui lui refuse l’accès du domicile conjugal. Désespérée, elle emmène ses enfants à La Réunion, à l’abri croit-elle des différends qui opposent les parents. Mais la justice aveugle suit son cours, inéluctable, sans considérer l’aspect humain. Et c’est tout à l’honneur des Réunionnais de se mobiliser et de ne pas admettre cette situation. L’association Papa Momon Lé La ou, Huguette Bello, Députée et Présidente de l’UFR (l’Union des Femmes Réunionnaises) et Gélita Hoarau, Sénatrice, en appellent aussi bien à l’opinion publique qu’au pouvoir judiciaire pour que les juges fassent preuve de compassion.
« Les histoires d’amour finissent toujours mal » dit la chanson, et celle-ci n’a pas encore vu la fin. Espérons, comme le fait son avocat Saïd Larifou.
A.W.
Réactions de Saïd Larifou
Oui, j’ai bon espoir que Laurence Gisquet sorte de prison dans les jours qui viennent. Cette affaire n’est qu’une succession de ratés. Si ma cliente s’était présentée aux convocations du Juge des Applications des peines, on n’en serait pas là. Elle soutient qu’elle n’en a reçu aucune. Je vais demander un aménagement de la peine de ma cliente. Son fils aîné a choisi de rester sur l’île, il doit pouvoir vivre avec sa mère. C’est leurs choix. Il faut le respecter. La justice doit en tenir compte.
Solidarités
« Libérez Laurence » !
Devant la prison, depuis une semaine, des hommes et des femmes se relaient dans le soutien à Laurence Gisquet, emprisonnée comme une criminelle pour avoir voulu protéger ses trois fils. Patrick Savatier, de l’association Papa Momon Lé La, a fait hier pour “Témoignages” le point sur cette solidarité exceptionnelle.
« C’est assez fabuleux. Beaucoup de gens, de toutes conditions, des hommes, des femmes, viennent donner leur sentiment devant ces murs de la honte. On parle autant des hommes que des femmes ; c’est vrai qu’il y a aussi des hommes qui sont victimes de décisions judiciaires... C’est une machine qui a oublié le “tiers”, le citoyen et tant qu’elle nous oubliera, elle aura du mal à fonctionner. Enfermée derrière ces murs, Laurence aujourd’hui a perdu son travail, sa dignité, son honneur. Ses deux plus jeunes enfants ont été arrachés à leur environnement, à leurs proches pour être placés dans un foyer en métropole. Ne pouvait-on leur trouver une famille d’accueil ici même ? et si le père n’est pas en capacité de les recevoir, on va les remettre dans l’avion ?
Laurence avait un travail et on ne lui a même pas aménagé sa peine, pour lui permettre de continuer. Elle perd tout, sur une décision caractérielle !
Nous sommes là et nous resterons là, en grève de la faim, jusqu’à ce qu’elle sorte. J’espère surtout que cela va permettre à tous de réfléchir : sur les divorces, les séparations, les pensions alimentaires et sur les solutions à apporter. Une solution comme la résidence alternée n’est pas assez utilisée ici. »
Gélita Hoarau, sénatrice
« Est-ce qu’il n’y a pas maltraitance à enfants ? »
Avant de s’envoler hier pour Paris où doit se réunir le Congrès des Parlementaires, la Sénatrice Gélita Hoarau s’est rendue rue Juliette Dodu pour « apporter [son] soutien à l’association Papa Momon Lé La et aux autres hommes et femmes qui sont là pour soutenir Laurence, emprisonnée comme une criminelle ».
« Laurence a tout simplement voulu soustraire ses enfants à une situation de violence et les garder près d’elle. A cette situation de souffrance, on n’a pas trouvé mieux que de rajouter de la souffrance. Le fils aîné, de 13 ans est très inquiet de l’état de santé de sa maman, en grève de la faim. Les deux plus jeunes sont dans un foyer à 10.000 km de là. Est-ce qu’il n’y a pas maltraitance à enfants ? », a demandé la Sénatrice, avant d’ajouter qu’il y a certainement « moyen de régler le problème autrement ».
Elle a fait part hier de son intention d’alerter les autorités judiciaires, et de voir si un médecin « peut passer et donner des nouvelles de Laurence à ses proches ».
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