7 questions à...

Une nouvelle gouvernance pour faire avancer La Réunion

Nassimah Dindar, présidente du Conseil général

Manuel Marchal / 5 avril 2011

Quelques jours après sa réélection à la tête d’une majorité renforcée et élargie, la présidente du Conseil général fixe le cap d’une nouvelle gouvernance : le rassemblement pour faire avancer La Réunion. Cela passe par une vision réunionnaise de la politique, en dehors de la grille de lecture gauche/droite qui prévaut en France.

Au cours des trois années précédentes, quel a été l’événement décisif qui a permis de souder de manière irréversible la majorité ?

— Au moment où le poste de 1er vice-président a été vacant. Peu après les élections régionales, on m’a demandé de démissionner pour que la droite reprenne le contrôle du Conseil général, tout en me promettant que je serai réélue présidente. Si j’avais suivi une telle décision, il fallait refaire l’élection des vice-présidences et de la Commission permanente.
Mais j’ai estimé qu’en 2008, j’avais pris un engagement pour trois ans. Et lors de la rencontre à l’Élysée en 2010, j’ai refusé de démissionner.
Cet épisode a fait que l’ensemble des composantes de la majorité a manifesté une cohésion plus forte. Cela a été le déclic.
Nous sommes ensuite restés très soudés même si des composantes de la majorité ont présenté au 1er tour des candidats dans des cantons, nous avons fait prévaloir l’unité et le respect de nos engagements.

Quelles ont été les raisons qui vous ont amené à vous impliquer activement durant la campagne électorale ?

— Nous arrivions au terme d’un mandat en ayant porté un bilan positif pour la population : il m’est apparu naturel de soutenir les conseillers généraux sortants de la majorité, quelle que soit leur appartenance politique. Je me suis donc fortement impliquée dans la campagne, en participant à des meetings, en allant à la rencontre de la population lors de séquences de porte-à-porte.
Au deuxième tour, j’ai soutenu l’ensemble des candidats de l’union du progrès, reconnus et validés par les trois composantes de la majorité.

Dans votre discours d’investiture, vous avez évoqué une nouvelle gouvernance. Comment la concevez-vous ?

— Il existe un regard très clivant du monde politique selon une séparation droite-gauche. Ce clivage va tellement loin que lors des dernières élections cantonales, il a abouti au "ni-ni" de Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, au sujet de l’attitude à adopter face au Front national. Selon ce logiciel, l’UMP nationale considère que le camp à abattre est le PS, alors que le clivage devait plutôt être entre le Front républicain et le Front national.
À La Réunion, le clivage n’est pas aussi évident. Ce sont des responsables du Parti communiste et de la droite qui ont porté la départementalisation sur les fonds baptismaux.
La Réunion a avancé quand des hommes de courants politiques différents ont réussi à se rassembler et ont eu la volonté de porter ensemble un projet. C’est là que se situe la nouvelle gouvernance.
Car si l’on continue à faire de la politique selon ce clivage, on rate le coche et on ne définit pas de projet pour La Réunion. On ne réfléchit pas à notre avenir, à ce que nous voulons construire.
Je pense que la nouvelle gouvernance que nous mettons en place est en avance sur ce qui va se faire en métropole dans les années qui viennent.

Ce rassemblement au-delà des clivages, pensez-vous qu’il puise ses racines dans notre Histoire ?

— Lorsque l’on fait de la politique sur les clivages, l’alternance est plus rapide et on ne construit pas sur le long terme. Nous avons l’obligation d’inscrire le développement dans la durée et dans l’espace géographique immédiat.
Dans les DOM, il y a eu des avancées grâce à des hommes susceptibles de rassembler. Serge Letchimy et Claude Lise, enfants de Césaire, l’ont fait en Martinique. En Guadeloupe, Lucette Michaud-Chevry a fait aussi ce rassemblement.
À La Réunion, il y a eu le rassemblement pour la départementalisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis le rassemblement autour de Pierre Lagourgue et celui que nous connaissons aujourd’hui.
Il n’est pas non plus possible de penser un programme sans l’intégrer dans les évolutions de notre environnement géographique, et notamment la démographie.

Le rassemblement, meilleure réponse à l’urgence sociale, ou le rassemblement, l’avenir de la pratique politique à La Réunion ?

— La vie politique devrait rassembler les forces vives, les propositions et les bonnes idées. Dans l’absolu, la politique doit pacifier, rassembler. On ne fait pas de la politique contre, mais pour. C’est pour cela que c’est une grande responsabilité d’être élu, car l’élu est celui qui est reconnu et parle au nom de tous.
Le citoyen ne veut pas de guerre de tranchées, et je pense que la désaffection des urnes trouve son origine dans ces perpétuels combats. Les citoyens en ont assez de ces clivages, ils attendent que nous pacifiions les choses.

Dans un contexte de gel des dotations aux collectivités territoriales, et étant donnés les faibles revenus de la population, quelles sont vos marges de manœuvre budgétaires ?

— Nous constatons une hausse de nos dépenses dynamiques : RSA, APA et prestation handicap. Nous avons également des collèges à construire pour faire face à la croissance de la population. Nous avons également toutes les demandes liées aux structures parapubliques en partenariat avec les communes.
Dans le même temps, il y a le retard pris dans des compensations telles que les sommes que nous devons affecter à la création de postes de TOS dans les collèges.
Cette hausse des dépenses dynamiques n’est pas suivie par une hausse des recettes.
Nous envisageons de faire un recours contre l’État et de coordonner cette action avec les autres Conseils généraux de l’Outre-mer, que nous souhaitons rencontrer prochainement pour faire respecter le principe d’une compensation à l’euro près.
Nous comptons également sur la mutualisation des politiques publiques avec le monde associatif, le monde médico-social. Nous souhaitons voir comment nous pouvons accompagner les CCAS des communes, et nous serons vigilants sur la réforme de la dépendance des personnes âgées.
Nous voulons rendre plus lisibles les dispositifs et dépenser moins sur le fonctionnement pour continuer à accorder des aides directes au public qui en a besoin.

Comment l’institution Conseil général peut-elle participer à la construction d’un projet réunionnais de société et le faire avancer au plus haut niveau ?

— À travers des consultations populaires pour connaître les vraies préoccupations dans les familles réunionnaises. C’est dans cette perspective que se situent les États généraux de l’urgence sociale et économique.
Ecouter les forces vives permet d’avoir la vraie température, et d’avancer sur des propositions concrètes. À partir de la trame locale, élaborons des réponses locales plutôt que d’attendre une plate-forme pour les DOM dans les programmes des candidats à la Présidentielle.
Par exemple, lors des États généraux de l’Outre-mer, il a été formulé une demande forte pour embaucher des locaux à des postes à responsabilités outre-mer. Une "circulaire Karam" a été rédigée dans ce sens. Mais quel est le résultat concret ?
Nous avons constaté que cela reste des proclamations qui n’arrivent pas à être traduites en actes.
Nous devons nous poser les vraies questions. Nous connaissons le plus fort taux de chômage de France, nous avons besoin de croissance et nous ne sommes plus dans la logique de rattrapage, de même la défiscalisation a été cassée, le relais de croissance des énergies renouvelables connaît le même sort.
Quels sont les leviers de croissance ?
Nous devons rechercher la concorde entre les propositions qui viennent des forces vives, de la population, des institutions, c’est une vraie base solide pour un programme.
Soumettre ces propositions aux candidats à la Présidentielle est une bonne chose, car cela donne une photographie des attentes de la population réunionnaise.
En conclusion, je pense qu’il est essentiel de maintenir l’équilibre entre 4 piliers.
Le pilier institutionnel : dans quel sens s’orientera la réforme des collectivités territoriales, car quelles sont les compétences des collectivités dirigées par les futurs conseillers territoriaux ?
Le pilier économique : quels sont les nouveaux leviers de croissance ?
Le pilier social : avec la crise, c’est une demande grandissante d’action sociale en lien avec la baisse du pouvoir d’achat.
Le pilier culturel : La Réunion s’est construite sur sa diversité convergente. Il ne faut pas que le débat national puisse mettre à mal notre vivre-ensemble.

Propos recueillis par Manuel Marchal


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