Culture et identité

L’humble voix du rassembleur...

10ème CD pour la collection Takamba du PRMA

Témoignages.re / 12 octobre 2005

Le PRMA annonce la naissance de son dixième bébé. La collection Takamba met à l’honneur l’œuvre sans faille d’un poète mauricien des "années de braise" : "Bam Cuttayen, l’artiste engagé".

L’artiste engagé, humaniste qu’était Bam Cuttayen, a profondément marqué l’histoire socioculturelle de l’île sœur. En fait, derrière ce nom, il faut voir l’empreinte d’un combat, pour la libre expression, pour la démocratie, pour un monde meilleur. Et puis, un idéal : l’unité dans une société mauricienne, plus libre, "une société qu’il est nécessaire de critiquer". "J’aborde toujours l’unité des hommes et la liberté, deux choses qui ne peuvent pas se dissocier" confiait Bam Cuttayen à Albert Weber, dans un entretien en 1982 donné au “Quotidien”, lors d’un passage sur notre île, lors du 1er festival Bannzil au théâtre de Saint-Gilles. Né à Quatre-Bornes en 1951, ce couturier de profession, de son vrai nom Sandragassen Cuttayen, choisira la rue, la vie avec le peuple, pour mieux le défendre. Il voua sa vie à la misère, se rapprochant des va-nu-pieds, des sans-pouvoirs, pour finalement nous quitter voilà trois ans maintenant, tirant sa révérence presque comme Alain Péters, sans fanfare, près des petites gens.

Engagement politique

La teneur de ses textes témoigne fidèlement de cette volonté de décrire la réalité mauricienne, une société déchirée par le communalisme. Son engagement politique commence dès la naissance du Mouvement militant mauricien (MMM), formé en 1969, à l’instigation d’étudiants, dont Paul Bérenger. En 1973 survient une scission au sein du MMM, et Bam, aux côtés de Dev Virahsawmy, mène le parti d’extrême gauche, le Mouvement militant mauricien socialiste progressiste (MMMSP). Nous sommes dans les années de braise, les années 70. Bam crée en 1973 le groupe Solèy Ruz, avec Micheline Virahsawmy, Rosemay Nelson, Nitish et Ram Joganah, Lélou Ménwar. Très populaire, le groupe chante des chansons engagées, et rallie la jeunesse mauricienne protestataire. L’artiste engagé, à qui l’on doit la majorité des textes et des compositions de Soléy Ruz, délaissera le parti MMMSP, pour une carrière en solo, après la dissolution du groupe. Il penchera pour l’écriture. Après "Nuvo lizur" (1976), il publie "sante poem", poésies destinées à être chantées, de quoi nourrir sa première cassette audio "Fler raket" en 1980. Suivront 3 cassettes "Pei larm kuler" (1981), "zenfan later" (1986), "Brin solèy" (1993). En 2003, un an après sa disparition, un CD est édité à titre posthume, "Parol anvolé". Une fondation porte aujourd’hui son nom, et œuvre en faveur des plus pauvres, mauriciens, mais aussi aux peuples de l’océan Indien.

Apôtre du métissage musical

Pour Fanie Précourt, chargée du patrimoine au PRMA, il faut également noter l’extraordinaire qualité musicale de l’œuvre de Bam Cuttayen, qui était un véritable avant-gardiste en matière de métissage musical. "La musique composée par Bam est une synthèse des différentes influences culturelles concentrées sur le territoire mauricien. Puisant sa force dans le séga traditionnel, elle tend vers un dépassement stylistique en vue d’une musique métissée unique. Aux battements de ravannes se mêlent par exemple ceux des tablas, de manière à obtenir une fusion originale. Précurseur en ce domaine, il ouvrit une voie vers le métissage musical, largement exploité à l’île Maurice aujourd’hui, et traduit par l’émergence régulière de nouveaux styles" écrit-elle dans la biographie de Bam Cuttayen. Il expliquait à Albert Weber, par exemple, qu’à un moment donné de sa carrière, il primait de réaliser un travail de recherche, privilégiant une synthèse musicale, où l’orchestration donnait toute sa place à chaque instrument de l’océan Indien venus s’inviter dans les compositions de Bam Cuttayen. Une invitation à réunir les peuples, les communautés. Philippe de Magnée peut en témoigner. Ami de Bam, il enregistra plusieurs de ses œuvres, et est tout naturellement à l’initiative de ce projet. Ingénieur du son belge, formé à l’Institut national du spectacle et techniques de diffusions (INSAS), il permettra en effet, de 1979 à 1984, à de nombreux artistes de l’océan Indien de bénéficier d’un enregistrement professionnel, tout comme Gilbert Pounia, qui lui confiera l’enregistrement du premier album 33 tours du groupe Ziskakan, ou encore de Baster, de la troupe Zordi, ou des Lézards verts du Zoun. Aujourd’hui, il signe avec le PRMA le retour de la voix "d’un grand artiste, humble, pourvu d’une très grande douceur, toujours très humble, attentif à tout, malheureusement disparu. On a perdu un grand artiste" confiait Philipe de Magnée.

Actualité 2006 du PRMA

10ème bébé du PRMA, ce CD des œuvres de de Bam Cuttayen rejoint la collection Takamba, toujours fidèle à sa mission patrimoniale. "Nous souhaitons faire découvrir ou redécouvrir des artistes aujourd’hui disparus ou oubliés, dont les œuvres ont marqué la culture musicale de l’océan Indien" déclarait Alain Courbis, directeur du PRMA. Cela passe par une recherche de terrain, de collectages, de rencontres, de traductions, de mise en page. Un travail d’équipe donc. Et nous ne pouvons que féliciter Fanie Précourt, Arno Bazin, Philippe de Magnée, Philippe Combart, ainsi qu’à toute l’équipe du PRMA pour avoir offert aux “z’akouteurs” réunionnais, et mauriciens, un CD d’une si grande qualité, sonore et graphique.
Pour l’heure, toujours aux côtés de l’ingénieur belge, se déroulait récemment un enregistrement d’un service kabaré dans une famille saint-pauloise. L’année 2006 risque d’être encore fortement marqué par la naissance d’autres petits bébés, et nous ne pouvons que saluer cette fertilité musicale au PRMA. D’autant que les amoureux de Loulou Pitou et de Benoîte Boulard pourront se satisfaire de la réédition de leurs œuvres. Mais, nous n’en sommes pas encore à là. "Bam Cuttayen, l’artiste engagé", un CD à acheter chez tout bon disquaire. Entre 15 et 20 euros...

Bbj