Café Péi

Le Pigiste (2)

Jean-Baptiste Kiya / 7 août 2018

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Trois ans durant à décortiquer l’histoire contemporaine, à décrypter l’actu, apprendre et appliquer les codes de la rédaction d’article, et ceux de l’interview, maîtriser les différentes procédures de vérification des faits, un peu d’antenne, un stage à la rédaction de France-Soir… C’est un coup d’ailleurs que je tiens d’un de ses journalistes de toujours laisser une faute d’orthographe dans un papier afin de laisser croire au lecteur - ou à son correcteur - qu’il est plus intelligent que soi. Au cours de ces trois années de formation, j’ai cultivé une sorte de médiocrité passe-partout et satisfaisante. Mon directeur de stage me disait en faisant mine de m’envoyer une pichenette sur le nez : “À force de dire toujours ‘néanmoins’, tu vas finir par perdre ta face”. C’était l’époque où je découvrais et dévorais les bouquins de Truman Capote : pour les apprentis journalistes que nous étions, il représentait le summum du métier : “L’art et la vérité peuvent partager le même lit sans que ça les empêche d’être incompatibles”, écrivait-il, narquois.
La dernière année que j’avais dû repiquer - je n’avais qu’un mémoire de fin d’étude à rédiger-, j’ai profité de mon temps pour proposer ma candidature à un poste de rédacteur en chef adjoint à une revue qui portait en italiques sur papier glacé le nom de “Changez”. Sous-titré “la revue des plus de cinquante ans qui bougent” pour mieux cibler le public visé : adhérents fortunés à la retraite. Il s’agissait de proposer des idées de loisirs de luxe à cette fraction de la population qui a le plus de temps et d’argent à dépenser. La rédactrice en chef était une star de la radio d’un autre âge, Ménie Grégoire, qui brillait par son absence - tout le travail de la rédaction et de la coordination m’était échu, si bien qu’un certain étonnement me vint à la lecture de ma première fiche de paie sur laquelle était porté “secrétaire de rédaction”.
Le patron, très soupe au lait, tantôt charmeur, souvent irascible, se targuait de ses accointances avec la Mairie de Paris pour mettre la pression sur le personnel, au point que, d’engueulades en engueulades, j’ai fini par poser ma démission. J’eus vent par la suite, par Le Canard Enchaîné, des démêlés qu’il rencontra avec la justice pour malversations financières ; de mémoire, il avait organisé des réservations de croisières fastueuses qui ne partirent jamais.
Après cet épisode un peu amer, je me suis allé à La Réunion faire un break et retrouver la famille.
Au bout de trois mois, j’annulais le retour pour la métropole : j’en avais assez du froid, de la grisaille, du métro bondé, de la banlieue, du stress, du manque de verdure, et tout et tout… J’ai préféré rester auprès de mes proches, et accompagner dans leur vieillesse mes parents comme ils le souhaitaient.
Contempler la grandeur d’un paysage qui ne s’arrête à rien et surtout pas à la barrière d’un immeuble, voir la mer s’éparpiller à l’infini, avoir la possibilité de goûter à tout moment au rougail saucisse, aux brèdes-mafane, au bonbon miel, parler spontanément créole sans être regardé comme une bête de foire, ne plus hésiter pour chercher ses mots, que pouvais-je espérer de mieux ? Je me rendis compte que tout ça - même les temples indiens avec leurs couleurs de dessins animés - m’avaient manqué. Décision prise, il fallait faire mon trou dans le landernau du journalisme local - titre : Retour au péi Ti-Zan ! Avec un bagage universitaire comme le mien, j’avais bon espoir de trouver mieux que la rubrique des chiens écrasés (en ce domaine d’ailleurs on ne pouvait pas surpasser Félix Fénéon qui fit bien qu’il fut viré de la rédaction du Matin).
J’ai commencé par faire, CV en main, la tournée des principaux journaux de l’île, à commencer par le Quotidien où j’avais gardé d’excellents souvenirs, le JIR, Réunion Première. Réponses identiques : la tendance était au dégraissage. Compte tenu de l’étroitesse du marché du travail sur l’île, on m’invitait à tenir la pige - qu’on appelait entre étudiants la ‘rubrique ascenseur’, parce qu’elle se rédige dans l’ascenseur. Joseph Pulitzer écrivait : “Chaque reporter est un espoir, et chaque rédaction une déception”.
Après tout, pigiste ce n’était pas moins qu’échotier dont la tache décrite par Courteline consiste - je cite - à “révéler au monde stupéfait à quelles profondeurs d’ineptie peut atteindre un homme d’esprit, quand il en est totalement dépourvu”.

(À suivre au numéro de samedi…)

Jean-Baptiste Kiya