Culture

Dorothy Day, figure marquante et inclassable du catholicisme social américain

Reynolds Michel / 20 février 2021

J’ai fait la rencontre de Dorothy Day (1897-1980) lors d’un travail de recherche et d’écriture sur le poète et romancier jamaïcain-américain Claude McKay (1889-1948) . J’ai voulu immédiatement en savoir plus sur la personnalité de cette femme que le pape François, lors de son discours au Congrès américain en septembre 2015, place au rang des quatre américains majeurs aux côtés d’Abraham Lincoln (1809-1865), de Martin Luther King (1929-1968) et du moine trappiste Thomas Merton (1915-1968. Dorothy Day est communément présentée comme une journaliste américaine anarchiste et communiste convertie au catholicisme à l’âge de 30 ans. Je vous invite à aller à la rencontre de cette femme hors du commun.

Une jeunesse animée et rebelle

Dorothy Day est née en 1897 à Brooklyn, un des arrondissements de New York aux États-Unis, dans une famille épiscopalienne de classe moyenne d’origine modeste peu pratiquante, tout en baignant dans une culture américaine majoritairement chrétienne. Son père, John Day, est un journaliste sportif américain Scokh-Irish et sa mère Grace est d’ascendance anglaise. Son enfance est un peu celle de l’errance ; elle suit dès l’âge de 8 ans sa famille qui se déplace de New York à Chicago en passant par Oakland, suivant les divers déplacements du père à la recherche d’un emploi stable et vivant parfois dans des quartiers pauvres. Néanmoins, elle fait une brillante scolarité primaire et secondaire avec un goût prononcé pour la lecture. Le roman de Upton Sinclair, The Jungle (La Jungle, en français), dénonçant l’exploitation des immigrés l’a fortement intéressé, ainsi que le livre des Psaumes de la Bible.
Elle entre à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign en 1914, grâce à une bourse, mais quitte ses études au bout de deux ans pour le métier de journaliste à New York. Dorothy, qui a déjà une conscience sociale assez aiguisée, arrive à se faire embaucher par un des rares journaux socialistes existants, The Call, pour 5 dollars la semaine, et collabore par la suite à The Masses, journal radical. Entre 1916 et 1925, la jeune journaliste couvre de nombreuses manifestations. En 1917, elle rend compte du discours de la féministe et militante syndicale et politique Elizabeth Gurley Flynn (1890-1964) ; elle interviewe Léon Trotsky (1879-1940) et danse dans les rues de New York avec ses ami-e-s de Greenwich Village pour fêter la révolution russe.
La même année, elle est envoyée à Washington pour couvrir la déclaration de guerre du président Wilson au Congrès, le 2 avril. Elle travaille ensuite avec la ligue Anti-Conscription. Elle est pacifiste, socialiste et anarchiste comme ses ami-e-s de The Masses : Max Eastman, John Reed, Eugène O’Neill, Floyd Dell et autres. Elle lit Proudhon, Kropotkine, Emma Goldman, écrivains anarchistes, tout en vouant une admiration pour le poète et romancier anglais G.K. Chesterton. C’est une vraie militante de la gauche radicale de l’époque menant, de surcroît, une vie de totale liberté. On la retrouve le 10 décembre 1917 à Washington manifestant pour le droit de vote des femmes. Jetée en prison, elle entame une grève de la faim. Elle s’engage ensuite comme infirmière pendant la Grande Guerre et s’éprend durant cette période d’un aide-soignant, Lionel Moise, qui travaillera plus tard comme journaliste avec l’écrivain américain Ernest Hemingway.
Radicalement engagée au service des plus pauvres
Enceinte à l’été 1919 et ne sachant comment s’en sortir – son compagnon ne voulant pas d’enfant et en partance pour Caracas pour un emploi – elle s’est fait avorter. Quelques temps après, elle épouse, un peu par dépit, un homme de vingt ans son aîné et part avec lui en Europe pour une année. Elle met à profit ce temps pour faire le point sur sa vie à travers un roman autobiographique, The Eleventh Virgin (La Onzième Vierge), publié en 1924. Considéré comme un rendu fidèle et authentique de l’ambiance de la vie artistique à Greenwich village de ces années là, le roman rencontre un fort succès commercial ‒ ce qui permettra à Dorothy, grâce à ses droits d’auteure, de vivre pendant quelque temps.
De retour en Amérique à la fin de 1921, elle s’installe à Chicago dans un quartier pauvre et accepte tous les petits boulots qui se présentent à elle : de la caissière au modèle pour des artistes peintres avant de retrouver un travail comme journaliste à The Liberator. Elle est de nouveau célibataire et ses ami-e-s sont toujours des radicaux. Avec Mae Cramer, elle travaille dans un home pour les sans-abris auprès de femmes toxicomanes et prostituées… Suite à une descente dans le lieu dit, elle est arrêtée et emprisonnée avec les autres femmes présentes pour prostitution. Une semaine après elle est libérée. Elle passe l’hiver de 1922-23 avec son amie Mary Gordon à la Nouvelle Orléans en travaillant pour un journal de l’après-midi. La rencontre avec des chrétiens catholiques la conduit à lire le Nouveau Testament et en parallèle les romans du grand romancier russe, Fiodor Dostoïevski (1821-1881).
On la retrouve de nouveau à New York en avril 1924. L’argent obtenu pour les droits cinématographiques de The Eleventh Virgin, son roman autobiographique, permet à Dorothy Day d’acheter une cabane sur la plage à Staten Island. Là, elle reprend contact avec ses anciens amis journalistes et écrivains, notamment avec Peggy Blaird et Malcolm Cowley, et écrit des articles pour The New Masses. C’est là également qu’elle retrouve le bonheur et la joie de partager sa vie avec un anarchiste athée du nom de Forster Battermam, un Anglais d’origine et un biologiste. Ils ont commencé à vivre ensemble, « au sens le plus complet » dans sa maison de Staten Island, comme elle le dit dans The long Loneliness (La longue solitude, en français), son autobiographie religieuse publiée pour la première fois en 1952 à New York.

Sur la voie de la conversion au catholicisme

Elle l’aimait et ne souhaitait pas se séparer de lui, alors que Forster n’approuvait ni mariage ni religion, estimant même que la religion était une fuite hors de la réalité. Et voilà qu’elle se trouve enceinte. Après l’avortement survenu en 1919, Dorothy pensait qu’elle ne pouvait plus avoir d’enfants. Elle est à la fois surprise et émerveillée, toute heureuse de partager sa joie à l’aide d’un article : « Having a Baby » dans The New Masses. Dorothy était à cette époque sur la voie d’une lente conversion au catholicisme, sentant fortement le désir de se recueillir et de prier. À la naissance de sa fille Tamar survenue en 1927, elle décide de la faire baptiser dans l’Église catholique, considérée alors comme « l’Église des pauvres » ‒ à l’époque l’Église catholique était avant tout l’’Église des immigrés irlandais et polonais, des ouvriers et des pauvres ‒ pour lui épargner les travers de sa propre vie. Six mois plus tard, le 8 décembre 1927, elle reçoit elle-même le baptême. C’est la rupture avec son compagnon qui ne pouvait accepter cette ingérence de l’Église dans leur vie. La rupture est douloureuse pour Dorothy qui a du mal à accepter la décision de l’homme qu’elle aime toujours et père de sa petite fille. Et ce d’autant plus que sa conversion au catholicisme l’éloigne de son combat pour la cause des ouvriers et des laissés-pour-compte.
Quelque temps après, elle reprend son métier, écrivant cette fois pour les journaux catholiques Commonweal et America, tout en suivant les enseignements et exercices spirituels que lui proposent les prêtres catholiques. Elle demeure néanmoins sur sa faim. Car une question la travaille plus que jamais : celle de la justice sociale. Comment faire rencontrer sa foi avec le combat de la justice sociale ? Encore étudiante, elle se demandait : « Où étaient les saints qui allaient essayer de changer l’ordre social, les saints qui au lieu de s’employer à secourir les esclaves, allaient en finir avec cet esclavage lui-même ? »
Dans ces années de l’après conversion, elle écrit également des scénarios de films pour Hollywood qui a fait appel à ses talents d’auteure. En 1932, elle participe en tant que journaliste à la Marche de la faim des Chômeurs sur Washington – le pays est alors en grande dépression suite à la crise de 1929 et les chômeurs et les pauvres se comptent par milliers. Et qui les défend ? Les mouvements, partis et réseaux contestataires ‒ syndicalistes, socialistes, communistes, féministes ‒ et quelques groupes protestants, mais aucun groupe catholique, constate avec une grande déception Dorothy Day. Elle passe sa soirée du 8 décembre, le jour de la fête de l’Immaculée Conception, à prier en se demandant et en demandant à Dieu : comment concilier ses aspirations à la justice sociale et sa foi catholique ? Comment unifier dans son existence sa nouvelle foi et le service des pauvres et des travailleurs ?
Le temps favorable pour agir

En entrant chez elle le lendemain, un homme du nom de Peter Maurin ou Morin (Pierre Maurin de son vrai nom) l’attendait. C’était un pacifiste français expatrié et ancien militant du Sillon (Mouvement catholique social) de Marc Sangnier (1873-1950). Il était également un bon connaisseur de la Pensée sociale chrétienne et du Personnalisme d’Emmanuel Mounier (1905-1950), tout en œuvrant à la construction d’un nouveau monde. « L’avenir sera différent, disait-il, si on fait le présent différent ». Et il fallait vite passer à l’action en mettant L’Évangile en pratique. La prière de Dorothy a été exaucée. Sur sa table de cuisine, elle rédige le premier numéro d’un journal destiné aux ouvriers, The Catholic Worker. Le 1er mai 1933, à l’occasion de la fête des travailleurs, vingt-cinq mille exemplaires de la première édition du journal, vendu un centime l’exemplaire, sont mises en circulation.
Des collaborateurs affluent de toute part et il y avait du café et de la soupe pour ceux et celles qui en voulaient. C’est ainsi qu’est née, avec une demande grandissante des arrivants, la soupe populaire, puis la première « Maison d’hospitalité » pour les plus vulnérables, et bientôt une trentaine de ces maisons d’accueil à travers le pays au cours des années 30. Dans la foulée, des Fermes communautaires voient le jour à travers le pays pour accueillir tous les paumés de la vie : jeunes et vieux, ouvriers et paysans, anarchistes et communistes, croyants et athées..., Ces fermes communautaires serviront d’inspiration au mouvement hippie. Le mouvement The Catholic Worker est donc à la fois un journal du même nom (publié encore aujourd’hui) et un réseau de maisons et de fermes (200 sont toujours en activité aujourd’hui). Et cela, sans structure hiérarchique très organisée et indépendantes les unes des autres. En outre, c’est un mouvement radicalement pacifiste. De ce fait, il s’opposera fermement à l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1941.

Militante jusqu’au bout

Dorothy Day se trouve rapidement à la tête d’un puissant mouvement. Elle est parvenue à unifier sa vie, à faire rencontrer spiritualité chrétienne et combat pour la justice. Comme journaliste et responsable d’un journal, elle continue de couvrir les grèves et les diverses manifestations pour défendre les ouvriers ou pour promouvoir la paix et le désarmement dans le monde ; elle continue son combat contre l’antisémitisme, particulièrement au sein de son Église ; elle milite pour les droits civiques des Noirs jusqu’à essuyer un coup de feu de suprémacistes blancs ; elle poursuit son combat pour la désobéissance civile ‒ ce qui la conduit à nouveau en prison Et cela, tout en visitant ses maisons, écrivant des reportages sur les bouleversements sociaux causés par la crise économique et des écrits autobiographiques…
Dorothy Day est également une militante chrétienne qui consacre également du temps à la prière et à la vie communautaire. Sa spiritualité s’inspire de l’Évangile, notamment des Béatitudes, et des grands mystiques, entre autres de Catherine de Sienne et de Saint Jean de la Croix. C’est une spiritualité de l’agir, du faire : « Nous n’avons pas le droit de nous arrêter et de nous sentir désespérés. Il y a trop à faire ». Elle vit le plus pauvrement possible et dans le partage aves ses proches. Elle a d’ailleurs passé les derniers moments de sa vie parmi les femmes d’une maison pour les sans-abris de son mouvement. Elle est décédée le 29 novembre 1980 à l’âge de 83 ans. C’est une grande dame qui s’en est allée, saluée unanimement comme une grande figure du catholicisme social.
Sa cause ou procès en béatification ‒ figure que l’Église désigne à tous les fidèles comme un modèle de vie ‒, officiellement introduite en 2012 par la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, serait, dit-on, en bonne voie. Si elle est béatifiée puis canonisé par le pape François, qui a fait son éloge au congrès américain (voir notre introduction), ce ne sera pas une sainte de vitrail que l’Eglise catholique proposera au peuple de croyants catholiques du monde entier, mais une femme anticonformiste qui après avoir connu une jeunesse bohême et rebelle a choisi de se consacrer aux plus pauvres et au service de la justice.

Reynolds MICHEL
Sources :
FAYET Benjamin, Dorothy Day a été et reste une personnalité très radicale, In Aleteia, 13/02/2019.
GEFFROY Elisabeth, Dorothy Day : le cri des pauvres, in La Nef, 01/11/2018
GREINER Dominique, Dorothy Day, un idéal évangélique au service des pauvres, In La Croix, 08/08/2019
DUCHARME Patrick, L’action sociale de Dorothy Day, in Le Verbe, 29/11/2019