Transports aériens

L’aventure malgache d’Air Austral ébranle la Sécurité sociale malgache

La CnaPS pourrait perdre 4 millions de dollars à cause de l’échec du partenariat entre Air Austral et Air Madagascar

Manuel Marchal / 19 février 2020

L’échec du partenariat stratégique entre Air Austral et Air Madagascar pourrait conduire la Caisse nationale de prévoyance et de santé (CnaPS, Sécurité sociale malgache) à perdre 4 millions de dollars dans cette affaire. Cette révélation a lieu quelques jours après que le FMI ait mis en garde contre toute utilisation des actifs de la CnaPS ne servant pas à faire fructifier l’argent des retraités. Ceux qui ont engagé avec une telle légèreté Air Austral dans cette aventure malgache ne sont pas au bout de leurs peines, car si la Sécurité sociale malgache est ébranlée par les conséquences du crash du partenariat stratégique, l’onde de choc pourrait bien toucher La Réunion, car la CnaPS est actionnaire d’Air Austral.

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Marie-Joseph Malé, PDG d’Air Austral, et Didier Robert, président de la Région Réunion. (photo d’archives)

Dans un article publié ce 18 février, notre confrère « Midi Madagascar » fait le point sur les conséquences du crash annoncé du partenariat stratégique entre Air Austral et Air Madagascar. Cet accord avait permis à Air Austral de prendre la direction de la compagnie nationale malgache et d’instaurer de fait un monopole sur la desserte entre La Réunion et Madagascar, ainsi qu’entre Mayotte et Madagascar. Les vols sont en effet assurés par Air Austral, par Air Madagascar (compagnie contrôlée par Air Austral) et par Ewa (filiale mahoraise d’Air Austral).
Pour augmenter le nombre de touristes dans la Grande île, le gouvernement compte renforcer la flotte de la compagnie aérienne nationale. Cela passe par une augmentation de capital, et Air Austral ne veut pas suivre. De plus, Air Austral n’a pas encore versé la totalité de ce qu’elle devait payer dans l’accord au prétexte que la partie malgache avait autorisé Ethiopian Airlines à atterrir à Madagascar. Ceci amène donc à la fin de ce partenariat à plus ou moins brève échéance.
L’article de « Midi Madagascar » s’intéresse à l’impact de l’échec de ce partenariat sur la Sécurité sociale malgache, la Caisse nationale de prévoyance et de santé, la CnaPS :

« Air Austral compagnie en difficulté »

« La fin de l’aventure malgache d’Air Austral approche. Le partenariat stratégique entre les deux compagnies n’a pas fait long feu. Normal puisque, cet accord parsemé d’échecs est même considéré par nombre d’observateurs comme un partenariat tragique.
Tragique surtout pour la compagnie aérienne nationale qui accuse sur son dernier exercice, une perte de 102 milliards d’ariary, et continue d’accumuler les dettes estimées actuellement à 37 millions de dollars. A qui la faute ? Les débats sont ouverts, mais ce que l’on sait c’est que le gros de la gestion de la compagnie revient actuellement à la compagnie réunionnaise dont les cadres règnent en maître au niveau de l’instance dirigeante d’Air Madagascar. (...)
Avec sa faible capacité financière, la compagnie réunionnaise n’était pas en effet en mesure d’apporter immédiatement sa part pour le rachat des 49 % du capital d’Air Madagascar. D’où le recours à un accord avec la CNaPS qui y a apporté dix millions de dollars à titre de participation. »

« Affaire tirée au clair, tôt ou tard »

« Certains parlent même de quinze millions de dollars placés par la CNaPS au sein des deux compagnies partenaires.
Un mauvais placement au final puisque, le « messie » Air Austral n’est en fait qu’une compagnie en difficulté ayant par exemple enregistré une perte cumulée de 50 millions d’euros. Une situation catastrophique qui a obligé la compagnie à une recapitalisation. Et c’est là que le bât blesse notamment pour la CNaPS car, avec cette recapitalisation qu’elle ne pourra forcément pas suivre, la caisse nationale de retraite verra forcément son placement dilué. L’on apprend d’ailleurs sur ce point qu’au lieu de représenter 11,7 % du capital d’Air Madagascar les dix millions de dollars placés par la CNaPS ne représentent plus que 6,7 %. En somme, la CNaPS y perd pas moins de quatre millions de dollars. Alors que si elle avait placé cet argent en bon du trésor pour un taux d’intérêt de 3,5 %, elle aurait pu gagner 350.000 dollars. En tout cas, cette affaire de mauvais placement de la CNaPS sera tirée au clair, tôt ou tard car on parle notamment d’un forcing de la Direction générale de la Caisse qui n’aurait même pas eu l’aval du Conseil d’Administration dans cette opération. »

Avertissement du FMI

Cette perte annoncée s’inscrit dans un contexte. Le FMI a récemment averti le gouvernement malgache au sujet de la gestion des actifs de la CNaPS. Marc Gérard, représentant résident du FMI à Madagascar a été interrogé sur l’éventualité d’utiliser l’argent du CNaPS pour constituer un fonds souverain. Voici sa réponse, publiée dans « L’Express » du 5 février dernier :

« En ce qui concerne l’affectation des investissements de la CNaPS à une autre finalité que celle de faire fructifier les investissements des futurs retraités, c’est une mauvaise pratique. Nous soutenons l’idée que les investissements de la CNaPS doivent être faits uniquement dans l’intérêt des cotisants. Donc clairement, nous suivons ce sujet et nous serons vigilants sur ce point parce que c’est important. Il s’agit des retraites des gens. Je ne peux pas vous dire qu’est-ce qui serait un bon investissement, qu’est-ce qui ne le serait pas. Peut-être que le fonds souverain est un bon investissement mais la stratégie d’investissement doit être uniquement dans le but de faire fructifier et de diversifier les risques »

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Didier Robert, un acteur du fiasco

Autrement dit, le FMI est donc maintenant forcément au courant des conséquences sur la CNAPS de l’aventure malgache d’Air Austral. Et il est clair qu’une perte de 4 millions de dollars au lieu d’un bénéfice de 350.000 dollars ne va pas dans le sens de « faire fructifier les investissements des futurs retraités ».
Ceci ajoute une dimension supplémentaire à une affaire qui ne cesse d’avoir de nouveaux développements. Rappelons tout d’abord la perquisition et la mise sous scellé de plusieurs bureaux du siège d’Air Austral. Tout porte à croire que l’Autorité de la concurrence est à la recherche d’un lien entre la signature du partenariat stratégique et l’exclusion de Corsair de la desserte La Réunion-Madagascar.
L’affaire éclabousse donc maintenant la Sécurité sociale malgache, ce qui donne une idée de son ampleur.
Voilà le résultat d’une décision prise avec une grande légèreté, car manifestement les responsables de cette orientation stratégique avait une grande méconnaissance du fonctionnement de la société malgache. Comment ont-ils pu croire que l’alternance politique prévisible à la tête de l’État malgache ne serait pas sans conséquence sur ce partenariat, par exemple ?
Les responsables sont connus à La Réunion. Outre celle de Marie-Joseph Malé, PDG d’Air Austral, la responsabilité de Didier Robert est clairement engagée. En tant que président d’Air Austral, c’est en effet lui qui a imposé Marie-Joseph Malé à la tête de la compagnie réunionnaise. Il est aussi président de la Région, la collectivité qui préside la SEMATRA, actionnaire à plus de 90 % d’Air Austral. Didier Robert était donc au courant de cette affaire, et il avait le pouvoir d’agir pour qu’Air Austral ne se lance pas dans cette aventure malgache. Souhaitons qu’enfin Didier Robert et Marie-Joseph Malé comprennent que n’est pas Paul Vergès ou Gérard Ethève qui veut. Il est donc urgent que la compagnie réunionnaise reprenne le cap fixé par les prédécesseurs de l’actuelle équipe. Car il va falloir redresser la situation.
Les conséquences sont déjà désastreuses en termes d’image pour La Réunion à Madagascar. Que doivent en effet penser les Malgaches des Réunionnais qui ont voulu utiliser leur compagnie aérienne nationale comme un relais de croissance pour Air Austral en difficulté ?
Elles risquent d’être désastreuses dans d’autres domaines. Si la Sécurité sociale malgache est ébranlée, l’onde de choc pourrait bien atteindre La Réunion.

M.M.