Hommage de la Région Réunion à Arnaud Dormeuil

L’intervention de Paul Vergès : Une vie riche d’enseignements

19 décembre 2008

Le 3 décembre dernier au Conseil régional, Paul Vergès, Président de la collectivité, a rendu hommage à Arnaud Dormeuil, ce grand Réunionnais. Dans son discours, il a insisté sur le point suivant : « la vie et l’activité d’Arnaud Dormeuil doivent être un sujet de réflexion parce que des circonstances très particulières lui ont permis de surmonter ces difficultés ».

Durant de longs jours, partout dans notre île, il a été rendu hommage à Arnaud Dormeuil. La seule injustice est qu’il n’aura pas entendu l’expression de l’affection que lui portait toute La Réunion. Sa disparition a inspiré aux uns et aux autres la tristesse mais aussi la fidélité à son attitude propre, à sa joie, à son humour, à ses chansons. Il y a eu la volonté d’essayer de perpétuer tout ce qu’il a fait pendant près d’un quart de siècle. Ces hommages émouvants, exprimés par des témoins de sa vie, ont fixé des moments de son parcours dont il faut se souvenir.
Nous pouvons aussi nous demander ce qu’il restera de lui comme enseignement pour tous les Réunionnais, lorsque nous aurons tous disparu comme lui-même.
Arnaud Dormeuil était d’une origine modeste, appartenant à cette partie de la population qui n’a pas, comme toutes les autres catégories, plus ou moins bénéficié de cette ascension sociale qui a touché les différentes couches de la société au cours des 60 dernières années. C’est la première leçon que nous devons tirer de sa vie. Sa modestie sociale nous renvoie à tous ceux qui, aujourd’hui, vivent dans les mêmes conditions d’origine que lui. C’est un problème fondamental.
Dans notre courte histoire de quelques siècles, des générations d’êtres humains sont venues de France, de Madagascar, d’Afrique, de l’Inde, de Chine, des Comores et d’ailleurs. Ils ont connu l’esclavage pendant la moitié de notre histoire, puis “l’engagement” et la colonisation directe. Ce n’est que depuis 1946 que nous avons accédé en principe à l’égalité. Il nous faut penser à toutes ces générations qui ont connu cela. Même aujourd’hui, ceux qui ont vécu la pire des servitudes - l’esclavage - ont eu une descendance ayant des difficultés à bénéficier pleinement des droits que tous les autres ont plus ou moins conquis.

Surmonter le poids de l’histoire

En cela, la vie et l’activité d’Arnaud Dormeuil doivent être un sujet de réflexion parce que des circonstances très particulières lui ont permis de surmonter ces difficultés. Mais tous les autres ? Sa vie doit nous inspirer l’idée permanente qu’il y a un groupe plus ou moins diversifié, qui n’est pas un bloc homogène, mais un groupe social qui doit attirer toute notre attention. Il s’agit de ceux dont les ancêtres ont vécu le plus dur de notre histoire -l’esclavage, “l’engagement” -, et dont aujourd’hui la descendance paie le plus cher le prix de ce crime historique. C’est en partant de cet héritage et par ses qualités personnelles qu’Arnaud Dormeuil a pu accéder à la notoriété et que sa vie a pu devenir un exemple.

Au-delà de ce poids de l’origine et de tout ce que la colonisation a pu produire dans la mentalité des Réunionnais, il a illustré qu’il pouvait être un artiste, un intellectuel, non pas en tournant le dos à son héritage culturel, mais au contraire en s’y plongeant. On l’a entendu parler français tout à l’heure (1), mais il a raconté qu’il ne pouvait parler créole qu’à la récréation et qu’il devait parler français en classe. En fait, il s’est réalisé en tant qu’artiste en partant des conditions historiques de notre peuple, il s’est exprimé en artiste avec la langue créole, la langue des Réunionnais. Il n’a jamais considéré qu’elle était inférieure. Au contraire, il a montré qu’elle pouvait inspirer la poésie, l’élégance. Il a prouvé, par son propre exemple, que s’appuyant sur la réalité réunionnaise, il pouvait faire de la langue créole une langue d’artiste, une langue d’intellectuel. C’est cet exemple qui restera : la possibilité de vivre et de valoriser son héritage culturel, de montrer que toutes les cultures du monde peuvent s’exprimer à égalité de valeur.

En même temps qu’il maniait cette langue, il s’est appuyé plus particulièrement sur l’héritage légué à tous les Réunionnais par la partie africaine et malgache : le chant, la musique, la danse. Car il n’y a pas besoin d’école : chaque Réunionnais vit cet héritage. Il a ainsi démontré que cette partie de la culture réunionnaise, dont l’origine africaine et malgache est évidente, est devenue aujourd’hui une composante de l’identité de tous les Réunionnais. Il a puisé dans ces valeurs esthétiques ancestrales que tous les Réunionnais ont intégrées : la musique et la danse.
Sa création dans sa langue, dans sa musique, dans sa danse a dicté toute son attitude personnelle. Dans l’enregistrement qu’on a entendu, il faisait allusion à la modestie de sa taille, mais tout le monde a compris que dès qu’il apparaissait, qu’il parlait, qu’il jouait au théâtre, les gens ne pensaient qu’à la capacité de ce Créole de s’exprimer et de transmettre à tous des valeurs fondamentales de notre pays.

La puissance de l’oralité

Ce sont là des leçons qui doivent être l’objet de la réflexion de tous ceux qui ont plus ou moins d’influence dans ce pays. On est vraiment un Réunionnais quand on puise dans son héritage culturel et qu’on s’ouvre aux autres cultures. À travers les représentations théâtrales données à l’extérieur de La Réunion, il a généralisé les valeurs de la culture réunionnaise.
Si nous limitons la culture réunionnaise à ses productions culturelles classiques écrites, nous risquons de passer à côté de l’autre composante de notre culture qu’est la culture orale transmise de génération à génération dans les familles. Cette culture non écrite, non codée, constitue tout l’héritage immatériel de La Réunion qu’Arnaud Dormeuil nous a fait vivre pendant un quart de siècle. En cela il a répondu au sentiment profond des Réunionnais. En partant de l’héritage des ancêtres, il a représenté une grande signification pour tous les Réunionnais.

Un aspect de son activité a été son investissement dans le théâtre et il faut remercier celles et ceux qui ont animé le Théâtre Vollard. Le théâtre n’est pas une tradition ancestrale des Réunionnais, mais dès qu’on a su partir de la réalité réunionnaise, le théâtre a joué un très grand rôle dans l’appropriation par les Réunionnais de leurs valeurs fondamentales. À ce titre, avec toutes celles et ceux qui ont participé à ces créations, il a été un précurseur.
Son dynamisme était tel qu’au-delà de la tristesse de ses parents et de ses amis, vous avez su faire revivre sa gaîté dès le début de sa disparition. Il est rare d’être aussi fidèle à l’exemple et à la volonté de celui qui vient de disparaître et de parvenir ainsi, au-delà de la souffrance ressentie, à exprimer la gaîté qu’il incarnait.

Donner son nom

C’est pourquoi nous devons voir comment perpétuer son souvenir et réfléchir à toutes les leçons de sa vie. Comment perpétuer son exemple pour les générations futures, non seulement à travers les pièces qu’il a jouées mais en marquant sa présence dans nos villes ? Je me félicite de ce que le comité de suivi du Centre dramatique régional s’est réuni et a décidé à l’unanimité de dénommer ce qu’on appelle le Théâtre du Grand Marché du nom d’Arnaud Dormeuil. Les représentants de l’Etat, de la Région, du Département, de la Mairie de Saint-Denis ont approuvé à l’unanimité la proposition du représentant de la Région, qui, pour être concrétisée, nécessite l’approbation du Conseil municipal de Saint-Denis. Dès maintenant, nous pouvons remercier toutes ces personnes.

Au-delà de la tristesse et des regrets des témoins d’aujourd’hui, au-delà de sa gaîté et de son dynamisme que nous avons voulu partager, l’exemple d’Arnaud Dormeuil inspire des leçons qu’il nous faut retenir.
Sur le plan social, sur le plan politique, il y a une catégorie de la population qui subit encore les conséquences de l’esclavage et de la colonisation. Tout doit être fait pour que les descendants de cette partie de notre population soient au même niveau que tous les autres sur le plan social, sur le plan politique et sur le plan culturel.

Par ailleurs, nous avons là l’exemple d’un intellectuel qu’on trouve aussi dans beaucoup de pays du tiers-monde. Les intellectuels ne sont pas seulement des gens diplômés, certains sont analphabètes comme on dit. Mais ils ont des valeurs au moins égales à celles que l’on trouve chez ceux qui ont été favorisés par le sort social. Quelle que soit l’origine sociale, chacun d’entre nous, chaque femme, chaque homme a des qualités personnelles et, grâce à un concours de circonstances, malgré les handicaps historiques, on peut, en s’appuyant sur ses propres valeurs, être un grand intellectuel. Arnaud Dormeuil en a fait la démonstration. Mais combien d’Arnaud Dormeuil n’ont pu faire comme lui parce qu’ils n’ont pas eu des conditions historiques favorables ? C’est à cela que nous devons réfléchir dans la plénitude de nos responsabilités.

Au départ, Arnaud Dormeuil s’était présenté au Théâtre Vollard non comme un artiste, mais simplement pour aider. Grâce à ses qualités propres et à celles et ceux qui l’entouraient, il est apparu en un quart de siècle comme un de nos intellectuels parce qu’il s’est appuyé sur une tradition orale, sur un héritage vivant. Pour les années à venir, il apparaîtra comme “in zarboutan nout kiltir”. C’est sur lui qu’on doit s’appuyer pour progresser dans nos propres valeurs et montrer que nos valeurs spécifiques sont égales aux autres. Arnaud a été un exemple de la diversité enrichissante de notre identité réunionnaise et nous devons lui en être reconnaissants. Il a été un grand Réunionnais.

Intervention de Paul Vergès

(1) Au cours de cet hommage, Lolita Monga a diffusé un enregistrement d’Arnaud Dormeuil, comme s’il avait été encore présent parmi les siens.

20 décembre

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Témoignages - 82e année


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