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Analyse de la visite présidentielle en Corse : vers un droit à l’autonomie … bourgeoise ?

Regard sur le monde

Mathieu Raffini / 9 février 2018

Le président Macron était en visite officielle en Corse mardi et mercredi dernier. Cette dernière était très attendue, car de possibles annonces sur un changement de statut concernant la Corse et ses habitants devaient y être faites.

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En effet, il existe depuis de nombreuses années un conflit entre les Corses et le gouvernement sur l’existence ou non d’un peuple corse avec sa langue, son histoire, son identité, son territoire distinct et ses particularités par rapport au reste de la France. Si ce conflit ne trouvait au départ que très peu d’écho au niveau institutionnel, la donne a changé depuis 2015 suite aux victoires de la liste de coalition Pè a Corsica regroupant des autonomistes et des indépendantistes aux élections régionales , aux législatives et enfin à la nouvelle collectivité unique de Corse en décembre dernier.

Contexte tendu

Des revendications ont émergé afin de faire inscrire dans la loi ces particularités, en modifiant la Constitution. Les élus corses réclament ainsi l’inscription de la Corse dans la Constitution pour la différencier de la France continentale (comme cela est le cas de la Réunion qui est inscrite avec les autres DROM-PCOM dans l’article 73), la co-officialité de la langue corse, y compris dans les institutions, la création d’un statut de résident, similaire à celui existant en Kanaky (Nouvelle-Calédonie) empêchant à tout néo-entrant sur le territoire d’acheter des terrains et de construire avant 5 ans de résidence, et enfin la possibilité pour les prisonniers considérés comme politiques de purger leur peine en Corse auprès de leurs proches plutôt que sur le continent.

Cette visite se situait de plus dans un contexte particulièrement tendu : en effet, quelques semaines plus tôt, des rencontres entre les représentants corses (Gilles Simeoni, président du conseil exécutif, autonomiste et Jean-Guy Talamoni, président de l’assemblée, indépendantiste) et la ministre chargée de la question corse, Jacqueline Gourault, puis avec Gérard Larcher, le président du Sénat ont eu lieu. Ayant été jugées insatisfaisantes, une manifestation d’environ 8.000 personnes regroupant tous les nationalistes (syndicats, partis, mouvements étudiants et lycéens, etc.) a été organisée à Ajaccio pour accueillir le président Macron.

De ces deux jours, une seule annonce significative en a été dégagée : la Corse sera peut-être inscrite dans la Constitution, ouvrant ainsi la voie à une autonomie plus large du territoire. Mais peut-on pour autant parler via cette autonomie de reconnaissance de l’existence d’un peuple corse, et surtout, cette autonomie sera-t-elle bénéfique pour l’ensemble du peuple, en particulier les plus précaires ?

Revendications pas entendues

C’est tout le contraire qui semble se dessiner. En effet, sur l’ensemble des revendications, aucune n’a été entendue. La langue corse ne sera pas co-officielle, les prisonniers considérés comme politiques ne pourront pas purger leur peine en Corse et enfin, il n’y aura pas de création de statut de résident. Ce dernier, tel qu’il était proposé, avait pour but de lutter contre la spéculation immobilière. En Corse, près de 35% des logements sont des résidences secondaires, et ce chiffre peut atteindre jusqu’à 68% sur les communes littorales. Cette spécula
tion augmente forcément les prix des logements, empêchant ainsi les plus pauvres de se loger décemment dans ces communes, situation que l’on peut comparer avec nos communes de l’Ouest.

La seule proposition du président ayant finalement été apportée vis-à-vis de cette problématique est la « simplification des lois d’urbanisme » face à « des contraintes parfois exorbitantes » liées à la spécificité géographique de l’île. En résumé, construire plus, au détriment de la sauvegarde de l’environnement et de la sécurité des habitants les plus précaires qui se retrouveront dans des logements situés dans des zones à risques. Une proposition qui n’est pas sans rappeler notre situation, où l’on voit bien les conséquences de ces choix politiques à chaque forte pluie ou cyclone…

Que faire ?

Sur ces 2 jours passés en Corse, Emmanuel Macron a donc continué à jouer son rôle de président des riches. Avec ces annonces, il donne toutes les clés au patronat et à la bourgeoisie corse comme française de mettre en place une autonomie qui ne profitera qu’à leur classe : exonérations fiscales, lois spécifiques concernant le travail, non-respect de la Loi Littoral, assouplissement de certaines normes environnementales, etc… Tout peut désormais être imaginé. Les grands oubliés, restent, encore une fois, les plus précaires.

Alors que depuis des années les contradictions dialectiques de l’intégration n’ont de cesse de se manifester dans notre pays et que nous revendiquons le droit à la responsabilité, il est intéressant d’analyser les positions du gouvernement quand un autre peuple de la République cherche à s’émanciper. Si des réserves peuvent être émises sur le camp nationaliste corse, qui ne situe son action politique que dans le cadre d’une rupture avec la France continentale et non pas par rapport à un changement complet de système, notamment de rupture populaire avec le capitalisme, ce refus du président d’entendre les revendications du peuple et cette volonté de préparer une autonomie bourgeoise pour la Corse doit nous permettre de nous poser les bonnes questions sur comment faire pour que nos revendications aboutissent. En effet, la question de la nécessité ou non de l’autonomie du peuple réunionnais ne se pose plus aujourd’hui. La vraie question qu’il faut se poser est de que faire pour imposer la volonté populaire d’une autonomie politique profitant à l’ensemble du peuple réunionnais, à contrario d’une autonomie bourgeoise, telle que rêvée par le gouvernement et les élites de notre pays.

Mathieu Raffini