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Coronavirus à Mayotte : le néocolonialisme français en pleine crise

Plusieurs morts, près de 700 cas, affrontements nocturnes et magasins pillés en plein confinement

Manuel Marchal / 5 mai 2020

Avec près de 700 cas, Mayotte est l’île de notre région la plus atteinte par le coronavirus, c’est le record de contaminations au COVID-19 dans l’océan Indien. Face à cela, la France n’arrive pas à faire respecter le confinement. Des rassemblements se tiennent au mépris des recommandations destinées à protéger la population, et sont un moyen de détourner l’attention pour procéder ailleurs à des pillages en règle de magasins. Ce n’est pas Mayotte qui est en crise, c’est le néocolonialisme français, responsable de cette situation pour ne pas avoir respecté la volonté des Comoriens d’accéder à l’indépendance en 1975.

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Nuit d’émeutes à Mayotte (Image Mayotte Première)

Ce qui se passe à Mayotte sort de l’ordinaire. En effet, alors que l’épidémie de coronavirus est devenue extrêmement inquiétante avec déjà plusieurs morts et près de 700 cas confirmés, les autorités françaises n’arrivent pas à faire respecter le confinement.
Ainsi, des habitants de Mayotte participent la nuit à des moringue pouvant rassembler plus d’une centaine de personnes. Ces scènes donnent ensuite lieu à des affrontements violents avec police et gendarmerie. Pendant ce temps, des voleurs en profitent pour piller des magasins de manière très organisée. Mayotte Première revient ainsi sur ce qu’il s’est passé dans cette île administrée par la France dans la nuit de samedi à dimanche :

« Les scènes les plus virulentes se sont déroulées à Tsoundzou. Sur place, les forces de l’ordre ont été mobilisées ‪de 21H samedi soir à 3H30 du matin ce dimanche‬. Le bilan de la nuit énumérée par le lieutenant colone Fihma en dit long sur le scénario à Tsoundzou. 48 gendarmes mobiles déployés. Plus de 300 tirs de grenades Lacrymogènes. 11 tirs de LBD. Des grenades de désencerclements utilisées. L’appui de deux véhicules blindées de la gendarmerie.
Au milieu de ces barrages, on retrouve les deux cents personnes qui affrontent les forces de l’ordre. On trouve également le somaco du village.
Ouvert à coup de masses, il va être littéralement pillé. Selon des témoignages recueillis sur place, un camion est venu récupérer la marchandise volée. Les propriétaires estiment les pertes à 50 000 euros. Le magasin devrait définitivement fermer ses portes.
« C’est le même mode opératoire qu’à Kawéni » nous explique un élu de la ville de Mamoudzou. « L’impression que tout est prémédité » ajoute-t-il. « L’objectif principal est de piller les magasins en organisant des mrengués pour attirer les forces de l’ordre. Une fois arrivées sur place, elles sont caillassées pour faire diversion et permettre un autre groupe de s’attaquer aux commerces ». »

Pas d’égalité sociale avec la France ou La Réunion

Ces pillages ne datent pas de l’épidémie de coronavirus. Ils s’inscrivent dans une dégradation inexorable de la situation en raison de la politique de la France dans l’archipel des Comores. En imposant le maintien de son administration à Mayotte, Paris a trompé une population. Les habitants de Mayotte croyaient qu’ils allaient être traités comme des Français à part entière. Mais force est de constater que c’est encore loin d’être le cas. La France a ainsi transformé Mayotte en département en 2011. Mais dans ce « département », les habitants n’ont pas les mêmes droits que dans n’importe quel autre département, y compris La Réunion. La France refuse donc toujours l’égalité sociale.
En 45 ans, la France n’a pas été capable de construire plus qu’un hôpital aux normes européennes pour une population d’au moins 250.000 habitants. Ce sous-équipement impose un confinement strict pour éviter d’être rapidement débordé par la vague épidémique. Or, cette vague est en train de se former. Mayotte compte ainsi près de 700 cas de coronavirus. C’est le record de l’océan Indien, à comparer aux quelques cas confirmés aux Comores, aux 150 à Madagascar, à la dizaine aux Seychelles, aux 423 à La Réunion et aux moins de 400 à Maurice.
Autrement dit, les deux collectivités les plus touchées dans notre région sont sous administration française. Mais à Mayotte, la situation semble de plus en plus échapper à Paris alors qu’elle est bien sous contrôle à La Réunion.

Bilan dramatique de 45 ans d’administration française

Dans un avis publié le 8 avril, le Conseil scientifique jugeait la situation de Mayotte très préoccupante.
« La situation à Mayotte est particulièrement préoccupante : plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 30 % des habitations n’ont pas l’eau courante et l’offre de soins est limitée. Cependant, 50 % des habitants ont moins de 18 ans et seulement 4 % plus de 70 ans ; à tempérer par le fait que diabète et obésité, facteurs de risque de formes graves de Covid-19, touchent une partie importante de la population. Il faut anticiper que le système de santé, du fait de l’hyper-concentration de son service et de la méfiance d’une partie importante de la population envers l’administration, sera totalement dépassé lorsque les quartiers pauvres de Mamoudzou, comme le bidonville de Kaweni, seront touchés. A Mayotte, de nombreuses personnes vivant à la rue ou dans des habitats précaires n’ont pas d’accès à l’eau. La gratuité d’accès à l’eau est indispensable dans le cadre du confinement. Jusqu’à présent, les personnes les plus vulnérables rechargeaient leurs bidons avec des cartes magnétiques, mais le confinement ainsi la perte de revenus qu’il a entrainée en raison de la fermeture de commerces le plus souvent informels les empêchent aujourd’hui de recharger cette carte et d’avoir accès à l’eau. Un circuit d’aide alimentaire performant doit aussi être établi durant la période de confinement évitant ainsi les longs déplacements de personnes pour rejoindre les commerces les plus proches, mais aussi pour permettre aux plus précaires de se nourrir. Et de recommander « Pour Mayotte spécifiquement, (…) l’installation d’une structure extrahospitalière médicalisée pour l’isolement des malades non graves du Covid-19. »

La France encore crédible à Mayotte ?

Ainsi, en 45 ans d’administration française de Mayotte, le résultat est une population à 80 % sous le seuil de pauvreté, et près d’un habitant sur trois qui n’a pas accès à l’eau courante et qui doit avoir suffisamment d’argent pour payer l’eau d’avance à la fontaine. C’est bien loin de la promesse d’aisance matérielle et financière que devait signifier le maintien de Mayotte sous la direction de Paris.
Ce taux de pauvreté record est la conséquence d’une politique qui n’a pas pour but le développement de Mayotte. Il est en effet facile d’être convaincu que si la volonté politique d’un des pays les plus riches du monde était de développer Mayotte, sa population ne serait pas condamnée à vivre en grande partie dans des conditions indignes. Le RSA n’est même pas aligné sur le montant perçu à La Réunion. Comment croire encore Paris ?
Sur la base de la promesse d’égalité avec les Français qui n’est pas tenue, alors il est clair que la défiance s’est installée avec par conséquent la règle du chacun pour soi qui finit par s’imposer.
En effet, malgré la gravité de la situation sanitaire à Mayotte, de nombreux habitants de l’île persistent à ne pas tenir compte des recommandations des autorités. Ce n’est pas seulement la conséquence de la grande pauvreté, c’est aussi parce que la France n’est plus crédible aux yeux de cette part importante de la population.
Cette crise du néocolonialisme français a de graves conséquences à Mayotte, notamment le maintien d’un climat d’insécurité qui n’existe pas ailleurs dans notre région. Plus que jamais, une autre politique est nécessaire.

M.M.



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  • Plus de 40° sous tôle et entassés dans un logement exigu. Dans ces mauvaises conditions, comment les habitants vivant dans les colines de Mamoudzou, peuvent se confiner. Dans ces bidonvilles débordés de marmaille, la priorité est de trouver à manger. La faim déchire la volonté de se préserver d ’un virus qu’on ne voit pas et surtout lorsque l’information est mal comprise ou pas correctement diffusée, notamment pour les plus anciens qui ne maitrisent pas tous le français et qui n’ont pas accès ni à internet, ni aux chaines de télévision. L’accès à l’eau n’est même pas assuré. La misère ne doit pas être l’excuse de certains débordements, mais lorsque la frustration dépasse le raisonnement, l’explosion sociale est présente. Lorsqu’une majorité d’ humains installés sur une île se sentent rejetée et méprisée, il n’est pas étonnant d’observer de la part de milliers de jeunes désœuvrés une certaine réaction contre l’autorité. D’autant que dans divers domaines sportives, éducatives et sanitaires ils sont laissés pour contre. Un exemple : lors d’une séance d’EPS, il est inconcevable d’avoir plus d’une trentaine d’enfants, un encadrant et un seul ballon sur un plateau sportif à M’sapéré . Lorsqu’ils sont malade, ils ont accès à un seul hôpital à Mamoudzou en attendant qu’on livre celui de Petite Terre. La file d’attente est ininterrompue et les distanciations sociales sont difficiles à mettre en place. Tant que l’égalité de traitement de la population sera bafouée à Mayotte, ce néocolonialisme français sera toujours en crise.

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