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La Réunion de 1956 à 1981 et la Turquie aujourd’hui : réfléchir à la fragilité des démocraties

Accusations de fraudes électorales au profit du pouvoir

Jean / 19 avril 2017

Le résultat du référendum en Turquie sur l’extension des pouvoirs du président de la République est très contesté, des accusations de fraude sont lancées. En effet, des bulletins OUI ont été comptabilisés alors qu’ils ne comportent pas le sceau officiel du bureau de vote. À La Réunion, de tels agissements — tels ceux dénoncés par les opposants turcs — furent la marque de nombre d’élections de 1956 à 1981 avec l’approbation complice du Conseil d’État et du Conseil Constitutionnel.

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Résultat des élections municipales en 1965 à La Réunion : les candidats soutenus par le pouvoir obtenaient facilement plus de 90% des "voix" dès le premier tour.

Comment, lorsque le vote des Turcs expatriés ne suffit pas, camoufler la déroute ? En “majorant” les voix du OUI. On ajoute des bulletins OUI et qu’importe s’ils ne comportent pas le sceau officiel du bureau de vote : le Haut Conseil électoral leur accordera son onction régularisatrice et on pourra atteindre ainsi le score de 51, 4 % en “faveur” d’un OUI qu’on annonçait pourtant plébiscitaire.

Extrait : Le Haut Conseil électoral est au cœur d’une vive polémique. A la dernière minute dimanche, le Conseil a décidé de valider des centaines de milliers de bulletins ne comportant pas de tampon officiel.

Procédés indignes, attentatoires à la démocratie, gangstérisme électoral, etc. réagissent les responsables politiques.

Et pourtant, pourtant ! Ces procédés nous les avons subis… sans que la République ne s’en émeuve outre mesure.

À La Réunion, de tels agissements — tels ceux dénoncés par les opposants turcs — furent la marque de nombre d’élections de 1956 à 1981 avec l’approbation complice du Conseil d’État et du Conseil Constitutionnel.

Et même lorsque le scandale atteignait des sommets : agressions et expulsions massives des assesseurs des candidats opposés au « candidat officiel » (on appelait ainsi le candidat en faveur duquel, à la veille de l’élection, le Préfet intervenait à la radio et à la télé [une seule station de radio, une seule station de télé à l’époque]), enlèvement d’urnes, “dépouillement” effectué dans le bureau d’un sous-préfet en l’absence d’assesseurs et de délégués de l’opposition, il est arrivé, à plusieurs reprises * [1], que le Conseil d’État ayant annulé l’élection contestée sur des bases solides, le Préfet (notamment le très “célèbre” préfet Jean Perreau-Pradier, 12 juin 1956 au 2 mars 1963, ses successeurs Alfred Diefenbacher, 1er mars 1963 au 1er septembre 1966, puis Jean Vaudeville (1966-1969) et bien d’autres de leurs successeurs, refusèrent tout simplement de tenir compte de l’annulation prononcée par le Conseil d’État. Les préfets n’organisèrent donc pas une nouvelle élection et maintinrent « l’élu » frauduleux en place.

Le scandale des législatives de 1973

Et pour celles et ceux, trop jeunes pour avoir vécu cette période, citons l’exploit du seul humain ayant pu maîtriser un cyclone : le préfet Claude Vieillescazes (28 août 1972-14 avril 1975).

Lors des élections législatives de 1973, à l’issue du 1er tour dans la 2e circonscription, il ressortait des résultats que le député sortant se trouvait en très fâcheuse position face à Paul Vergès.

Que faire, nom d’une pipe, que faire pour interdire l’élection de la bête noire de Michel Debré élu, lui, dès le 1er tour dans la 1ère circonscription ?

La météo vint au secours des précurseurs d’Erdogan. Le cyclone Lucy arrosa l’île la journée et une partie de la nuit du 9 mars.

Samedi 10 mars, il pleuvait, certes, mais le cyclone s’éloignait rapidement de nos côtes.

Contrairement aux procédures habituelles du plan ORSEC, le préfet Vieillescazes, sur ordre du gouvernement, refusa, le jeudi 8 mars, de déclencher l’alerte rouge et, en dépit des ravines gonflées d’eau par les pluies cycloniques, il maintint que la vie économique pouvait se poursuivre et que les écoles devaient rester ouvertes et les enfants y être accueillis.

Conséquences ?

1 - les Réunionnais vivant en habitat précaire (bidonvilles alors très nombreux) ne purent, comme l’exigeait l’alerte rouge se réfugier dans les écoles.

2 - certaines familles, rassurées par les propos du préfet, envoyèrent leurs enfants à l’école et c’est ainsi que 3 enfants périrent noyés sur le chemin de l’école à Cilaos.

Alerte rouge sans cyclone

Samedi 10 mars, vers midi, le cyclone était passé et le soleil séchait le territoire de la 2e circonscription.

Flûte, zut et re-zut, le scrutin du 2e tour pouvait se dérouler sans danger !

Or, en France continentale, ce 2e tour s’annonçait périlleux pour la majorité sortante et cette situation galvanisait l’électorat favorable à Paul Vergès.

C’est donc ce samedi 10 mars, en début de nuit, la situation étant redevenue normale, que le préfet Claude Vieillescazes — décrétant que La Réunion était menacée par le cyclone Lucy (en route vers Madagascar)—, déclencha l’alerte rouge et annonça le report du 2e tour au dimanche 18 mars alors qu’il ne disposait pas de cette compétence.

Dimanche 10 mars, les délégués et assesseurs désignés par Paul Vergès qui se rendirent à leur bureau de vote y furent accueillis par les gendarmes qui les refoulèrent en les menaçant d’arrestation puisqu’ils contrevenaient aux dispositions de l’alerte rouge — interdiction absolue de quitter son domicile et de circuler — et ceux qui protestaient en montrant le gros soleil brillant dans un ciel sans nuage goûtèrent de la matraque.

Et dimanche 11 mars au soir, la radio et la télé de La Réunion claironna avec un soulagement audible, qu’en France continentale, à l’issue du 2e tour des législatives, la majorité sortante était reconduite.

Violences contre les démocrates

Dès le 12 au matin, tout ce que La Réunion comptait de nervis (souvent des repris de justice multi-récidivistes) fut transporté dans la 2e circonscription et commença alors une véritable chasse au militant.

Agressions contre les équipes de porte à porte, attaques des réunions publiques, domiciles des soutiens de Paul Vergès envahis et saccagés, etc.

Et dimanche 18 mars 1973, nombre des délégués et assesseurs désignés par Paul Vergès furent victimes de violences parce que, les bureaux de vote ayant été envahis par les nervis, ils avaient tenté de s’opposer au bourrage des urnes.

Et le soir le député sortant — miraculé du cyclone — fut proclamé élu contre Paul Vergès.

Et le 27 juin 1973, le Conseil constitutionnel confirma l’élection du député sortant.

Dans sa décision, le Conseil Constitutionnel reconnaît que « le préfet de la Réunion n’était pas normalement compétent pour ordonner le report du second tour » [… et que] « le report du second tour à une date où était connu le résultat d’ensemble de la consultation n’a pu avoir pour effet de modifier le sens du scrutin ». Ben voyons !

M. Erdogan ignorait certainement avoir eu des précurseurs aussi inventifs dans cette démocratie française qui s’enorgueillit d’être le berceau des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Et ce qui se passe actuellement en Turquie, comme ce qui a eu cours durant 1/4 de siècle à La Réunion ne devrait-il pas, à la veille du 23 avril, inciter chacun-e à réfléchir à la fragilité d’un système démocratique ?

Jean

[1Ces faits sont parfaitement décrits et détaillés dans le mémoire de DESS (Jocelyne Lauret) présenté en 1993.