1 417 dossiers sur le bureau des juges : la faillite d’un système à bout de souffle

10 juin, par David Gauvin

Face à l’onde de choc qui traverse le système judiciaire français et secoue la conscience nationale dans ce pays, l’heure n’est plus aux postures d’indignation feinte, mais à une lucidité froide et à une exigence absolue de redevabilité. L’onde de choc de « l’affaire Lyhanna » vient d’atteindre nos côtes avec la violence d’une déferlante statistique : 1 417 dossiers d’agressions sexuelles et de viols sur mineurs sont actuellement enregistrés dans les tribunaux de notre île. 674 à Saint-Denis, 743 à Saint-Pierre.

Ces chiffres ne sont pas une anomalie soudaine. Ils sont le symptôme d’un drame social silencieux et, surtout, le résultat de deux décennies de failles systémiques au sein d’une machine judiciaire locale structurellement sous-dimensionnée.

Vingt ans de colmatage face à l’explosion des flux

Depuis le début des années 2000, la sociologie de La Réunion a évolué, la parole s’est libérée, mais la réponse de l’État est restée prisonnière d’une logique de gestion de la pénurie. En vingt ans, le traitement des affaires de mœurs et de protection de l’enfance a révélé des angles morts chroniques :
Le goulot d’étranglement des expertises : Le manque historique d’experts psychiatriques et médicaux sur l’île retarde de plusieurs mois, parfois d’années, des procédures pourtant qualifiées d’urgentes.
La politique du « stock » : Les cabinets des juges d’instruction et des enfants ont été transformés en gestionnaires de flux logistiques, où la surcharge humaine interdit le travail de fond et l’analyse prédictive des risques de récidive.
Le cloisonnement institutionnel : Les passerelles entre les services d’enquête, l’autorité judiciaire et le tissu médico-social local ont trop longtemps souffert d’un manque de coordination stratégique.
L’annonce d’un audit général d’ici au 14 juillet pour examiner 70 000 dossiers sonne comme un aveu : il aura fallu un drame absolu pour que l’on daigne vérifier si les rouages de la justice fonctionnent encore.

Une évolution des moyens à contre-temps

On nous objectera que les moyens progressent. Certes, l’ouverture récente d’un cinquième poste de juge des enfants à Saint-Denis et la promesse d’un quatrième juge d’instruction sont des signaux positifs. Mais cette revalorisation arrive avec une guerre de retard.
Depuis vingt ans, l’ajustement des effectifs de magistrats et de greffiers à La Réunion se fait au compte-gouttes, par des mesures de rattrapage toujours inférieures à la croissance démographique et à la complexification des affaires. Ajouter un magistrat aujourd’hui ne résout pas la surcharge accumulée hier ; cela permet tout juste de ne pas sombrer totalement sous le poids des nouveaux dossiers. Les réformes de structures ne valent que par la vitesse et l’efficacité de leur exécution. Or, le tempo de la justice n’est définitivement plus en phase avec l’urgence de la protection des mineurs.

Le renoncement régalien et la rupture du contrat social

Au fond, ce marasme n’est pas qu’une crise logistique ; il signe une faillite politique bien plus profonde : l’abandon progressif par l’État de ses fonctions régaliennes les plus élémentaires. Protéger les mineurs, rendre la justice dans des délais décents et garantir la sécurité des citoyens sur chaque portion du territoire sont les fondements mêmes du contrat social. En laissant la machine judiciaire locale s’asphyxier sous le poids des dossiers et en réagissant par des audits de crise plutôt que par une planification structurelle, le gouvernement abdique sa mission première.
Ce renoncement fait écho aux textes fondateurs des libertés modernes. Déjà en 1689, le Bill of Rights posait les bases intangibles de la protection des citoyens contre les défaillances du pouvoir, rappelant que les droits fondamentaux restent de vaines promesses sans une structure souveraine et efficace pour les garantir.
En manquant à son devoir de protection envers 1 417 enfants réunionnais, l’État bafoue ce principe séculaire. Lorsque le pouvoir régalien n’est plus capable d’assurer l’application prompte et rigoureuse de la loi, c’est le pacte civique tout entier qui s’effondre. Face à cette inertie institutionnelle, la formule de l’écrivain et philosophe Albert Camus résonne aujourd’hui avec une force singulière :

« Si l’homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout. »

L’heure n’est plus aux bilans comptables, mais au sursaut souverain pour que le droit ne soit plus un vain mot écrit sur du papier, mais une réalité protectrice sur le terrain.

Nou artrouv’

David Gauvin

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