L’organisation de l’inhabitable : une nouvelle arme coloniale

23 avril, par David Gauvin

Ce qui se déroule aujourd’hui à Gaza et au sud du Liban ne peut pas être analysé comme une simple intensification des opérations militaires. Il s’agit d’une mutation de la guerre : le passage de la conquête territoriale à la production méthodique de l’invivable.

À Gaza, la destruction cible les infrastructures vitales : réseaux d’eau, énergie, habitat. Au sud du Liban, l’atteinte aux terres agricoles du Litani produit des effets de même nature. Ces faits ne sont pas isolés, ils sont cohérents.

La rupture avec la stratégie classique

Dans l’histoire, la destruction était un moyen. Face à Napoléon, la Russie pratiquait la terre brûlée pour épuiser l’adversaire avant de reconquérir. Ce que l’on observe aujourd’hui s’en distingue : il n’y a pas de perspective de reprise, ni de reconstruction annoncée.

Comme le soulignait Paul Vergès lors de ses analyses sur les déséquilibres mondiaux :

« Le monde est confronté à une remise en cause de la dignité humaine par la domination technique et militaire. »

Ici, la technique est mise au service de l’effacement. On ne neutralise plus une armée, on modifie durablement un espace pour qu’il cesse d’être un territoire politique.

La gestion impériale de l’espace

Un territoire où les ressources sont altérées et la population déplacée devient un « espace tampon ». L’argument sécuritaire, soutenu par Washington, ne suffit pas à expliquer ces effets. Il s’agit de produire une réalité où la présence humaine est fragmentée.
Dans une région où l’eau est rare, altérer cet équilibre, c’est agir sur la capacité même d’un peuple à se maintenir. On retrouve ici l’avertissement de Frantz Fanon dans « Les Damnés de la Terre » :

« Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. »

Aujourd’hui, cette violence ne cherche plus seulement à soumettre, mais à rendre la résistance physiquement impossible par la destruction de l’écosystème de vie.

Le droit face aux rapports de force

Le droit international est censé encadrer ces situations : protection des civils, interdiction des déplacements forcés. Mais son effectivité dépend des rapports de force. La Cour pénale internationale qualifie les faits, mais sans relais politique, elle reste impuissante.
Les États-Unis privilégient une lecture stratégique. Sous Donald Trump comme sous ses successeurs, la constante demeure : la stabilité géopolitique de l’Empire prime sur l’application du droit. Pour un journal comme le nôtre, fidèle aux luttes anticoloniales, il faut prendre acte de cette évolution : les conflits contemporains visent à produire des transformations irréversibles des espaces.

Conclusion

Lorsqu’un territoire n’est ni annexé, ni administré, mais rendu inhabitable, il ne disparaît pas juridiquement. Mais il cesse, concrètement, d’exister comme espace de projet.

C’est le défi lancé à tous les peuples qui luttent pour leur souveraineté. Car, comme nous le rappelons souvent dans ces colonnes, citer la pensée de Jean Albany prend ici tout son sens :

« Les îles ne sont pas des bouts du monde. Ce sont des points d’appui pour regarder plus loin. »

Regarder plus loin aujourd’hui, c’est refuser que l’inhabilité devienne la norme de gestion.

David Gauvin

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