Quand le département était une revendication révolutionnaire

19 mars : anniversaire de l’abolition du statut colonial à La Réunion

19 mars 2018

Ce 19 mars marque l’anniversaire de l’abolition du statut colonial. Cette loi a marqué une rupture en intégrant La Réunion dans la République. Les Réunionnais ont alors acquis les mêmes droits que les autres citoyens. Cette loi n’a pas été imposée par Paris, c’est une revendication des peuples de Guadeloupe, Guyane, Martinique et La Réunion qui a été portée par leurs élus, puis votée par l’Assemblée. Elle était révolutionnaire, car la création du département devait avoir pour conséquence de bouleverser l’ordre colonial établi.

À La Réunion, la revendication de département français est portée par le mouvement progressiste. Avant la guerre, notre île a le statut de colonie. Depuis le siècle précédent, elle a pour fonction de fournir du sucre à une métropole, la France. Cela a conduit l’arrivée dans notre île de plusieurs dizaines de milliers d’immigrants indiens après l’abolition de l’esclavage. Une industrie a alors prospéré, ce qui a amené à la construction d’un port et d’un chemin de fer. La Réunion était alors une société comportant une classe ouvrière importante dans l’agriculture, l’industrie sucrière, le chemin de fer et le port. Cette classe luttait alors contre l’exploitation capitaliste qui avait lieu dans des conditions coloniales. Les travailleurs se sont organisés en syndicats pour faire valoir leurs droits. Ils étaient notamment influencés par la victoire de la révolution en Russie, et par les luttes victorieuses menées en France pour que les profits soient mieux répartis. Dans les années, 1930, les syndicats réunionnais ont alors forgé la revendication de « Réunion département français ». Le but était d’arriver à l’égalité des droits avec la France et d’obtenir l’application à La Réunion de toutes les nouvelles conquêtes sociales obtenues là-bas. Car le statut colonial empêchait cela, il permettait le maintien à La Réunion d’un régime social dérogatoire au service d’une aristocratie du sucre.

Des syndicats au CRADS

L’irruption de la Seconde guerre mondiale allait alors bouleverser la société réunionnaise. Du jour au lendemain, notre île était coupée du monde alors qu’elle avait orienté son agriculture vers la satisfaction des besoins d’une métropole en sucre. Il n’était donc pas prévu que l’agriculture pourvoie aux besoins de la population. Les importations en provenance de Madagascar n’étaient plus possibles en raison du blocus imposé par la guerre. Ces deux années d’isolement ont cessé lors de la Libération de La Réunion en novembre 1942. Mais l’intégration dans la France libre n’allait pas effacer du jour au lendemain les séquelles de la guerre. Les Réunionnais étaient sous-alimentés, ce qui était la cause d’une surmortalité impressionnante à cause des maladies contre lesquels notre île ne pouvaient pas se défendre, la faute à un système de santé très insuffisant.

Le bouleversement de la guerre allait renforcer la revendication de « Réunion département français », d’autant plus qu’en France, la Sécurité sociale était née. Cela a amené à la structuration du mouvement social dans un parti politique, le CRADS (Comité républicain d’action démocratique et sociale) qui rassemblait les syndicalistes et aussi les éléments les plus progressistes de la classe bourgeoise. Ensemble ils ont uni leurs efforts pour que l’intérêt de l’écrasante majorité de la population prenne le pas sur les privilèges de l’aristocratie du sucre. La revendication d’égalité des droits, de soins gratuits et droit à la retraite pour les plus anciens allait triompher sur le plan électoral avec les victoires du CRADS aux municipales de 1945, aux cantonales de 1945 et aux législatives de 1945, avec l’élection de Raymond Vergès et Léon de Lépervanche comme députés de La Réunion.

Elle rejoignait les mots d’ordre défendus dans les autres plus anciennes colonies françaises (Guyane, Guadeloupe et Martinique) dont les populations demandaient elles aussi l’abolition du statut colonial par l’intégration dans la République.

La loi d’égalité

Quand les élus de ces quatre colonies vont siéger à l’Assemblée constituante, ils obtinrent le soutien du Parti communiste qui avait alors le groupe parlementaire le plus important. Cela a permis d’aboutir au termes des débats qui s’ensuivirent à un texte qui traduit un changement révolutionnaire. En effet, la Loi n° 46-451 promulguée le 19 mars 1946 décide le classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de La Réunion et de la Guyane française

L’Article 1 stipulait : « Les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et la Guyane française sont érigées en départements français ».

L’Article 2 mentionnait : « Les lois et décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliqués à ces colonies feront, avant le 1er janvier 1947, l’objet de décrets d’application à ces nouveaux départements ».

Dans l’Article 3, figuraient ces mots : « Dès la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements, sur mention expresse insérée aux textes ».

Le texte se terminait ainsi : « La présente loi, délibérée et adoptée par l’Assemblée nationale constituante, sera exécutée comme loi de l’État ».

La France rend la départementalisation impossible

Cela signifiait que les habitants des quatre plus anciennes colonies de l’Empire français devenaient les égaux en droits des citoyens de la métropole coloniale au plus tard le 1er janvier 1947. Des mesures aussi révolutionnaires que la Sécurité sociale, la retraite et l’impôts sur le revenu se sont alors appliquées immédiatement à La Réunion. C’était la fin de la domination de l’aristocratie du sucre sur La Réunion qui se dessinait. Mais rapidement, Paris a tout fait pour désamorcer le dynamisme du mouvement revendicatif à La Réunion. Les gouvernements créèrent les conditions propices à la restructuration de la société réunionnaise selon les intérêts de la France. Pour cela, ils refusèrent d’appliquer la loi d’égalité, tout en accordant beaucoup plus que l’égalité à une partie de la population dont était issue la direction des syndicats.

Cette méthode a maintenu La Réunion dans le sous-développement, et elle était encore un pays où sévissait la malnutrition et les maladies bien qu’elle soit un département français.

C’est alors que constatant l’impossibilité de la départementalisation, de jeunes communistes ont réussi à faire partager leur analyse à la Fédération communiste issue du CRADS. Le tournant se situa en 1959, avec la transformation de la Fédération en Parti communiste réunionnais, avec comme mot d’ordre le droit pour les Réunionnais de gérer leurs affaires par l’intermédiaire d’une assemblée unique. L’élan s’est ainsi renouvelé, ce qui permit enfin aux Réunionnais d’avoir droit à l’égalité promise au 1er janvier 1947 au bout de plusieurs décennies de luttes.

M.M.

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