Di sak na pou di

Lettre ouverte à Monique Orphée

Témoignages.re / 11 février 2006

Voici quelques semaines, à la fin d’une Commission permanente de la Région, à laquelle je n’avais pu assister, participant ce jour-là à la Conférence régionale de la Santé à Saint-Pierre, tu sembles t’être offusquée que je sois choisie pour représenter la Région à la fête donnée par le Comité du tourisme de La Réunion à Paris à l’occasion du 20 décembre...
Pourtant, je suis 2ème vice-présidente de la Région, impliquée dans le Tourisme, puisque je suis trésorière du Comité du tourisme, et le moins que l’on puisse dire, est que je n’exagère pas sur les missions, puisqu’il s’agissait de ma première mission en Métropole depuis mon élection !

Tu as, je le sais, précisé que cela n’avait rien à voir avec moi en tant que moi..., mais qu’une “Zorey” représente la Région à cette occasion te paraissait inconvenant. Je souhaiterais te répondre, en toute amitié, car de tels propos, dans la bouche d’une responsable politique, me paraissent graves, pour l’avenir même de notre île. Les laisser passer sans réagir pourrait contribuer, à une époque où il nous faut être particulièrement vigilant face à la généralisation (même dans la bouche de ministres) de propos discriminatoires et stigmatisants, à une banalisation de l’inacceptable. Cela amène vite les phénomènes d’exclusion, et ces peurs fantasmées que “l’autre” est une menace pour notre survie même, avec lesquelles jouent dangereusement beaucoup de hauts responsables politiques dans le seul but de trouver de nouveaux électeurs...

Cela fait 30 ans que j’ai posé le pied pour la première fois à La Réunion. J’ai immédiatement, dès cette première rencontre, reconnu Ma Terre, l’endroit qui me ressemblait, celui où je souhaitais vivre, élever mes enfants et défendre les valeurs auxquelles je crois. Pendant mes études, je suis revenue, le plus souvent et le plus longtemps possible, sur cette terre. Je me suis mariée à un Réunionnais, comme tu t’es mariée avec un Métropolitain. À la fin de nos études, nous sommes tout naturellement venus nous installer dans notre île. Nous y avons élevé nos 2 enfants. Ils y ont appris la langue créole, née sur cette île de l’obligation pour des personnes venues de lieux, de culture, de croyances, d’imaginaires différents de se comprendre et de communiquer, aussi naturellement que la langue française. Ils sont riches de ces 2 langues et le revendiquent.
Depuis plus de 18 ans, je laboure la terre de La Réunion, je me bats pour que ses habitants puissent avoir une vie meilleure, pour que notre terre soit connue et reconnue dans le monde. Je me bats pour nos enfants, pour le futur de notre île ; j’en ai le souci ; je veille sur elle comme seules les femmes savent le faire, je contribue à construire son avenir. Je l’ai fait à titre personnel, puis associatif et je le fais maintenant au nom du peuple réunionnais lui-même, puisqu’il m’a élue pour cela.
La terre appartient à ceux qui la rendent plus belle, je te l’ai déjà dit... et je te le rappelle. Il ne suffit pas de naître quelque part... Le peuple de La Réunion n’est d’ailleurs fait que d’immigrés. Notre île n’avait pas d’habitants à l’origine : son peuple a été cimenté au fur et à mesure de l’apport successif de Français, d’Européens, d’Africains, de Malgaches, de Comoriens, de Malais, de Chinois, d’Indiens, d’Indochinois. L’histoire ne s’arrête pas à un moment fixé. Elle se poursuit en permanence. Nous participons à l’écrire en ce moment. Il faut se méfier des stéréotypes. Je suis donc profondément Réunionnaise, au moins autant que toi.

Quoi d’autre pourrait être gênant dans ma désignation ? Je suis blanche ? Qu’est-ce que cela voudrait dire ? Que seuls les Noirs peuvent dénoncer l’esclavage et avoir ce devoir de mémoire si essentiel ? Que seuls les Juifs pourraient commémorer l’holocauste ? Oui, mon enveloppe est blanche, mais je porte en moi le sang des Noirs, celui des esclaves, celui des opprimés, celui des femmes, celui des handicapés, des séropositifs, des homosexuels, celui de tous ceux qui ont souffert et souffrent encore aujourd’hui. Je les défends et me bats à leurs côtés. Tous autant que nous sommes, devons faire nôtres ces combats. Que ce soit une blanche qui soit choisie pour commémorer l’abolition de l’esclavage donne encore plus de force à cet acte. Toute réparation doit obligatoirement être collective, sinon elle ne signifie plus rien.
Ce qui est important aujourd’hui, ce qui est notre devoir, c’est de ne pas fermer les yeux sur ce qui se passe maintenant et qui dépend en grande partie de notre action, de notre courage. C’est par exemple de se battre contre l’esclavage actuel, qui n’a pas disparu dans le monde, de le dénoncer. II ne suffit pas de se reposer sur le combat de ses ancêtres... Ce qui est important aujourd’hui, vois-tu, c’est notre responsabilité de politiques, celle qui nous donne obligation de tout mettre en œuvre pour que les gens de cette île vivent ensemble en harmonie, sans oublier l’Histoire. Les propos qui séparent, qui montent les êtres les uns contre les autres, même si, comme c’est probablement le cas, ils sont prononcés sans se rendre compte de toutes leurs conséquences possibles, sont autant de menaces pour notre avenir. Le travail du vrai politique est d’être visionnaire et de s’élever au dessus des petites histoires pour écrire la Grande.

J’ai exercé ici, en te répondant, mon devoir de vigilance.
Je t’adresse mes plus fraternels et chaleureux sentiments.

Catherine Gaud,
vice-présidente de Région