L’invité(e)

« Toutes les familles réunionnaises sont touchées par un problème d’alcoolisme »

Anne-Marie Payet, sénatrice de La Réunion :

Manuel Marchal / 13 janvier 2009

Tous les Réunionnais ont dans leur famille un parent qui est touché par l’alcoolisme. La lutte contre ce fléau est une cause défendue au Sénat par Anne-Marie Payet depuis son élection voici sept ans. Le 6 janvier dernier, la sénatrice a dit soutenir sans réserve la mesure proposée par la Région d’augmenter la taxe sur les alcools produits localement et importés. Dans cet entretien, elle indique d’autres mesures qui pourraient diminuer l’emprise de l’alcool sur la société réunionnaise.

Anne-Marie Payet, la lutte contre l’alcoolisme est un des fils conducteurs de votre mandat. Quels ont été les principaux dossiers que vous avez défendus au Parlement ?
- C’est tout d’abord l’amendement sur la lutte contre le syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF). J’avais déposé un premier amendement en janvier 2004. Il a dû faire l’objet d’une deuxième délibération et a été définitivement adopté en octobre 2004. Entretemps a eu lieu au Sénat une audition de médecins spécialistes du SAF.
L’information de la femme enceinte contre les dangers de l’alcool est aussi une cause que j’ai soutenue. On ne savait pas qu’une consommation modérée régulière ou une seule consommation excessive pendant la grossesse était un danger pour le fœtus.
J’ai déposé un amendement pour que le SAF soit inclus dans les campagnes de prévention de l’alcoolisme dans les collèges et les lycées. Il est aussi important d’informer les médecins.
À l’occasion du débat sur le projet de loi de modernisation de l’économie, j’ai demandé l’adoption d’un amendement visant à interdire toute boisson alcoolisée sur les lieux de travail. Il n’a pas été adopté, mais je compte le représenter lors du débat sur le texte "Hôpital, patient, territoire".
J’essaie aussi d’attirer l’attention du ministre sur l’alcoolisation des jeunes. Pour lutter contre ce phénomène, je propose d’interdire la vente d’alcool dans les stations-service, dans les manifestations sportives, et d’abaisser le taux maximum légal d’alcoolémie à 0,2 gramme par litre pour les détenteurs du permis probatoire.
Nous devons faire face à l’opposition d’un groupe puissant de sénateurs qui défendent la cause des viticulteurs, véhiculant des arguments tels que « le vin est un aliment », « la publicité sur le vin est pédagogique », l’un d’entre eux allant même jusqu’à recommander de faire goûter le vin à des élèves de maternelle.
Les considérations économiques passent parfois devant la santé publique. Les sénateurs "viticoles" font part de menaces de chômage à la moindre mesure de prévention. Mais nous sommes un groupe, répartis sur tous les bancs du Sénat, et nous nous soutenons mutuellement pour avancer, pour lutter contre un problème qui touche tout le monde. Il est des causes qui vont au-delà des partis.

Des alcooliers disent qu’augmenter le prix du rhum produit localement augmentera la consommation de whisky, qu’en pensez-vous ?
- Les Réunionnais ont déjà une nette préférence pour le whisky. Le rhum va garder son importance. Les alcools d’importation doivent voir leur prix encore augmenter, car si nous avons réussi à augmenter le prix du rhum local, alors nous pouvons utiliser le différentiel entre la production locale et les importations pour augmenter le prix des alcools importés.
Par ailleurs, beaucoup de professionnels de la prévention pensent que l’augmentation des prix est une méthode vraiment dissuasive. Et chez les jeunes, augmenter le prix va sans doute les empêcher de boire de manière régulière.

Quelles peuvent être les actions les plus efficaces pour amener à un changement durable des comportements vis-à-vis de l’alcool ?
- Toutes les familles réunionnaises sont touchées par un problème d’alcoolisme. Si ce n’est pas le père ou la mère, c’est un cousin, un aïeul, un oncle... Ce sera dur d’inverser la tendance. On passe souvent de la modération à la consommation excessive, surtout chez les jeunes, c’est très, très dangereux.
Un projet à faire avancer est l’interdiction de l’alcool dans les cantines d’entreprise. Certaines entreprises l’ont déjà fait. C’est par exemple le cas de l’usine Toyota dans le Nord de la France. De plus, Toyota a banni l’alcool de toutes les réceptions, c’est une initiative qui mérite d’être soulignée, car la Direction doit montrer l’exemple.
Certaines mairies ont fait l’effort de ne plus servir d’alcool lors des réceptions. Nous l’avions fait à Cilaos, mais les anciens combattants ont manifesté leur réprobation, et le maire a cédé.
On peut également voir ce qui se fait dans d’autres pays. Bannir l’alcool des lieux publics, cela vaut la peine d’essayer.

Propos recueillis par M.M.