C’en est trope

Paradis, ou la société en travers

Témoignages.re / 15 juillet 2011

« Quand quelques semaines plus tard, j’ai demandé à maman qui était mon père, elle m’a flanqué une gifle, et m’a dit de m’occuper de mes oignons. Elle avait tapé fort, je n’insistais pas. Je vous raconte ça parce qu’aujourd’hui, j’ai 17 ans, et à mon tour je suis enceinte. Quand je l’ai dit à maman, elle m’a bien sûr donné deux ou trois gifles en hurlant, puis, un peu calmée, elle m’a demandé qui était le père. Je lui ai dit de s’occuper de ses oignons. Ça m’a valu une avalanche de gifles supplémentaires, et quelques hurlements à faire trembler le plafond, ça n’en valait pas la peine. Peut être que dans trois ou quatre ans, si j’ai plusieurs gosses, ce sera plus facile. Il paraît que j’aurai droit à un logement de la Siguy, et à l’allocation logement pour le payer. Finalement, c’est bien d’être enceinte, ça permet d’avoir un avenir ». “Marronnages” est le titre d’un recueil de nouvelles d’André Paradis.

Curieux ce titre quand le lecteur découvre au fil des pages que tous les personnages qui composent ces fictions sont enfermés dans la condition que leur impose une société qui ressemble à un cul de sac et où le lien qui subsiste n’est plus que celui de l’argent : société vide où ne demeure que le spectacle de ses voisins, de ses proches, d’une émeute, d’un accident ou de la mort. Plus que de marronnages, nous aurions parlé d’une écriture de la dérive. Car ces personnages de petites gens sont rarement volontaires, ils subissent davantage qu’ils n’agissent. Pour la plupart, ils ne vivent pas, ils sont vécus. André Paradis fait de ses personnages des êtres transparents qui vivent dans un monde où les choses existent davantage et les transpercent.

Un voyageur fuit une méprise, qui l’amène à se poser des questions sur sa propre identité et, tenté par une nouvelle vie, à se fuir. Un jardinier se rend compte qu’il est manœuvré par sa patronne qui le déteste pour cela même. Il y a cette famille de Cayennais qui profitent du spectacle d’une émeute pour vendre à des touristes la vue qu’ils ont de son balcon.

Le recueil se termine par la dérive d’une jeune fille qui se soumet à l’appel de la forêt et de la mort pour échapper à l’oppression de la chaleur et à l’implacable banalité de son métier.
Des nouvelles qui pourraient être tirées de faits divers. On sent passer le vent du train des suicidés. “Marronnages” est l’oeuvre d’un auteur qui a parcouru la ville, qui connaît les petits métiers qui la composent, il sait plonger dans les consciences, c’est l’oeuvre d’un observateur. Perce dans l’évocation de ces destins le rendu des détails de sensations, de perceptions. Les dialogues sont lourds de sous entendus, de retenu aussi et de surprises ; l’implicite se joue des situations. Précision de langue sur telle teinte que prend le ciel à l’aube, scalpel de l’ironie dans l’observation d’une scène, l’auteur manie un style tantôt relâché, tantôt précis : « elle cria en direction de la chienne : ’Allez, Cléopâtre, va t en, fiche nous la paix !’ Mais la reine d’Égypte ne tint aucun compte de l’ordre, elle savait depuis longtemps que les humains avaient l’habitude de dire n’importe quoi ».

Ce regard affûté tient à ce que l’auteur a derrière lui quand il écrit ce recueil, quinze ans de chroniques radiophoniques. De cet exercice, tiennent ces détails d’écriture, ces effets d’accélération, les raccourcis dialogués, le coup de plume.

Cela n’explique pourtant pas l’ambiance du livre où l’amertume l’emporte. En Guyane, j’avais demandé à l’un de mes collègues des infos sur l’auteur, il me fut répondu : « Paradis, c’est un homme de gauche qui n’a plus d’espoir. - Peut on être de gauche si on n’a plus d’espoir ?, ai je demandé. - Pour lui, oui ». Dans les années 75, l’écrivain fait paraître sous un pseudonyme deux essais dans lesquels il se positionne pour l’indépendance de la Guyane. Quand je l’ai rencontré, il m’affirma qu’il n’y croyait plus depuis longtemps : les conditions climatiques, l’absence de ressources, la pauvreté des sols, le manque d’infrastructures et l’immaturité politique, me disait il, étaient autant de facteurs qui entravent tout séparatisme. Aussi me suis je demandé si cette déception politique n’était pas à l’origine de ces teintes sombres qui parcourent son oeuvre.

Écarté d’RFO en 2008, le temps d’une campagne électorale, André Paradis claque la porte, « intensément frustré ». Il fait alors paraître ses chroniques dans l’hebdomadaire “La Semaine Guyanaise” où il écrit encore. Il est à peu près le seul tenant aujourd’hui d’une Guyane libre dans sa parole et dans son ton : une parole qui risquent bientôt de passer pour de l’insolence. Paradis appartient à une espèce en voie de disparition sortie tout droit de la forêt des livres, et qui risque d’y retourner. Ses chroniques couvrent plus de 20 ans d’actualités guyanaises : il est une mémoire vivante de ce département.

Nous regrettons aujourd’hui que ce travail brillant ne soit pas visible sur la toile, ce qui réduit considérablement son lectorat. Il est en outre dommage qu’elles ne soient pas rassemblées en recueil. Son dernier papier a pour titre “Mes comptes, je les réglerai dans l’isoloir”... Dicté par la lâcheté populaire.

La Guyane tiendrait elle son Flaubert de gauche ?

 Jean Charles Angrand 


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