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Trois points de suspension d’Emmanuel Lemagnen

D’une petite histoire de lambrequins...

15 novembre 2007




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Je découvre dans la presse l’ouvrage de notre collègue Leveneur qui traite d’une “petite histoire de l’architecture” où le lambrequin occupe une juste place. Différentes versions ont déjà été élaborées sur la provenance et l’évolution de ces ribambelles à claire voie, d’aucuns voulaient absolument leur trouver une utilité, d’autres tentaient laborieusement de leur chercher des inspirations animalières ou symboliques.
Toutes ces propositions sont battues en brèche par la démonstration du contraire.
Si les lambrequins servaient à distribuer l’écoulement pluvial des toits en zinc en fines gouttes équitablement réparties, pourquoi sont-ils si souvent posés en deçà du dégoût ? pourquoi sont-ils parfois même fixés à l’envers sur le faîtage des couvertures ?
Si les lambrequins sont des extrapolations stylisées de la faune et de la flore, où étaient les designers de l’époque ? et partant, qui aurait osé entourer sa case de centaines de têtes de cabris en tôle ou de feuilles de songe en bois ?
En 1984, Tony Manglou, alors commissaire à l’artisanat, me confiait la tâche de finaliser un “livre d’atelier” sur les lambrequins. Après avoir parcouru chaque quartier de chaque commune et avoir photographié et relevé tout ce qui a pu se faire comme différents lambrequins, nous en avons sélectionné une centaine allant de la forme géométrique la plus simple jusqu’à la composition florale la plus fouillée.
Conscient de la difficulté qu’il y a à trouver une vérité historique et du danger qu’il y aurait à en inventer une, nous avons choisi de présenter quelques photos de mise en situation, des planches à l’échelle un, mais aucun texte.
Avant la parution de cette première plaquette de référence, j’ai eu le privilège de rencontrer le dernier lambroquinier de l’époque, à St André. Ce vieux monsieur aux belles mains chiffonnées m’a raconté son histoire, celle de ses tôles et de son métier, de l’avant-guerre jusqu’à la retraite.
Il m’a appris deux choses.
La première, c’est que les lambrequins étaient généralement fabriqués par les couvreurs en temps de pluie. Ne pouvant travailler sur les pentes des toits, ils restaient à l’abri et découpaient ces guirlandes de bois ou de fer-blanc qui allaient parachever l’ouvrage. Il n’y avait donc pas d’artisans spécialisés, mais plutôt de bons ouvriers polyvalents qui mettaient leur talent à profit pendant les intempéries.
La deuxième, c’est que chaque case avait son propre modèle et que les fabricants avaient un code déontologique. Le lambrequin était pour le couvreur la signature unique (et reconnaissable ?) de son travail. Le vieil artisan m’expliquait même que lorsqu’un commanditaire amenait un modèle à reproduire, il le modifiait légèrement, transformant par ici une pointe en arrondie, taillant par là un losange plutôt qu’un carré, pour ne refaire jamais la même chose mais surtout pour n’usurper le travail de personne.
C’est pourquoi nous avons recensé dans le même village plus d’une dizaine de déclinaisons d’un dessin de base. C’est pourquoi aussi, dans certains sites comme aux Avirons, à St André, à Cilaos ou à la Rivière St Louis, trouvons nous une typologie bien spécifique de lambrequins qui tendraient à démontrer le même “coup de patte” d’un même faiseur.
À l’occasion de la sortie de notre livre en 1985, nous avons organisé une première exposition sur le thème du lambrequin. Sachant qu’on ne trouvait plus d’artisans pour en faire, nous avons décidé de relancer la filière en transformant le lambrequin en Totem pays, comme le sont devenus aujourd’hui la fleur d’hibiscus, le paille en queue ou la savate deux doigts. Nous l’avons fait descendre du toit et rentrer à l’intérieur. Il est devenu abat-jour, plinthe de carrelage, frise peinte sur une poterie, moule à gâteau, nouveau point de broderie, logo sur une chemise et boucle d’oreille en écaille. Puis nous avons pressenti les étapes du renouveau, sachant qu’on passe toujours de l’art à l’artisanat, de l’artisanat à l’industrie qui génère elle-même l’envie de retrouver une production artisanale différenciée.
C’est ce qui s’est passé. Trois modèles d’usine ont été lancés au kilomètre, vendus partout et posés n’importe comment, en haut d’un immeuble comme mièvre alibi ou en bas d’un stand comme revendication exotique. Et c’est la lassitude engendrée par l’uniformité du lambrequin industriel qui suscite aujourd’hui le besoin d’avoir son propre modèle unique.
Ainsi la boucle est bouclée, le lambrequin reprend sa place aux bords des toits, comme une signature d’architecte, une dédicace de ferblantier.
Alors pourquoi chercher une utilité à ce qui est beau, comme si la beauté n’était pas une utilité suffisante ?
Ceux qui taillaient des balustres, découpaient des impostes et ciselaient des lambrequins étaient des ouvriers aux mains de poète, des humbles qui sans le savoir faisaient des petites cases aux proportions si tendres et qui, avec la persévérance et l’innocence du temps, inscrivaient leurs traces dans notre histoire de l’art.
Cette explication me suffit, parce qu’elle satisfait mon regard et qu’elle parle à mon âme.
En restaurant ma vieille case qui a plus d’un siècle, j’ai fait faire et poser plusieurs mètres de lambrequins. Ils n’ont d’utilité que d’alléger quelques volumes et de dessiner, à l’heure où je me lève, des ombres sur la tôle ondulée.
Quant au “tas en plomb” qui servait de “cale martyre” et au maillet en bois de takamaka que m’avait offert ce vieil artisan si tranquille, je les ai rendus à sa famille.

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