Accueil du site> Chroniques> Tribune libre
3 novembre 2010

Pour Axel Gauvin, président de Lofis la Lang Kréol La Rénion, l’écriture "Sin-Dni", pour laquelle Lofis la lang kréol La Rénion, comme d’autres associations, a donné son aval, n’insulte en rien l’orthographe du français. (photo CF)
Depuis le dévoilement du panneau "Sin-Dni" à l’entrée Est du chef-lieu, certains ne cessent de critiquer Gilbert Annette, maire de la commune, pour avoir osé ajouter au nom français de la ville (Saint-Denis) le nom créole de celle-ci, dans une graphie non francisée (Sin-Dni). Derrière ces critiques, à côté de sentiments linguistiques respectables, des manœuvres politiciennes sont tout à fait repérables.
Pour ma part, je ne parlerai que langue, écriture, orthographe : cela fait plusieurs dizaines d’années que je refuse de prendre publiquement des positions politiques. Cela dit, je sais combien la politique est importante, mais je sais aussi combien, pour certaines valeurs, il est important que l’on dépasse les clivages politiciens. Certains font cela très bien : il y a un an, par exemple, pour le XXIIIème colloque de la Fédération pour les Langues Régionales dans l’Enseignement Public (FLAREP), qui s’est déroulé à La Réunion, venus des six coins de l’Hexagone, des élus socialistes et UMP, des militants du Parti communiste français, du MODEM se sont retrouvés ensemble pour défendre l’enseignement de nos langues et cultures régionales. C’est bien sur ces élus que devraient prendre modèle tous les Réunionnais aimant leurs deux langues créole et française.
La Réunion a donc deux langues très communément employées : le créole réunionnais et le français. Sur le plan linguistique, ces deux langues sont à la fois très proches et très différentes. Pour des raisons multiples (pédagogiques, psychologiques, sociologiques, identitaires), il est nécessaire en même temps de les distinguer et de tenir compte de leur parenté, de ne pas, non plus, choquer les locuteurs du créole habitués à lire le français. C’est là, bien entendu, une gageure, qu’il faut tenter de relever.
L’écriture "Sin-Dni", pour laquelle Lofis la lang kréol La Rénion a, parmi d’autres associations, donné son aval, est un compromis entre toutes les exigences précédemment citées. Elle n’insulte en rien l’orthographe du français, d’autant moins que ce dernier n’a pas une, mais deux traditions orthographiques : celle que nous connaissons tous, si complexe (mais qu’il nous faut respecter) et une autre prenant davantage en compte les sons de la langue, et de laquelle les orthographes phonétiques du créole se rapprochent.
Dans la chanson de Roland, magnifiquement traduite par notre compatriote Joseph Bédier, le mot que nous écrivons aujourd’hui "guerre" s’écrit "guere", "homme" s’écrit "hom" et quelquefois "om", "hier" s’écrit "ier". "Saint Pierre" s’écrit "seint Piere", la ville de "Reims" s’écrit "Reins" et "saint Denis" s’écrit "seint Denise" (vous avez bien lu Denise écrite ainsi parce que la prononciation de ce mot était différente de celle d’aujourd’hui).
Pour l’écriture créole du nom de notre chef-lieu, la graphie "Sin-Dni" a été choisie. C’est là un compromis entre la simplicité créole que nous souhaitons, la prononciation courante, la reconnaissance des éléments composant le nom de la ville. "Sin-Dni" est une écriture simple ; si elle ne correspond pas entièrement à la prononciation habituelle qu’ont les Réunionnais du nom de leur ville capitale (/sin nni/), elle s’en rapproche ; et elle rappelle suffisamment que la ville doit son nom à un saint catholique, premier évêque de Paris, et qui a eu la tête tranchée.
En français même, l’écriture du mot a évolué, et l’on est passé de "Seint Denise" à "Saint Denis". Pourquoi refuserait-on au créole le droit de noter ce nom, à sa façon, dans sa simplicité, et en respectant, autant que faire se peut, sa prononciation ?
Axel Gauvin, président de Lofis la Lang Kréol La Rénion
© Copyright 5 mai 1944-2012 Témoignages | Tous droits réservés.
La reproduction, même partielle, des contenus des pages de ce site sans accord préalable est strictement interdite (les citations sont autorisées par le droit français pour commentaires et critiques, tant que ceux-ci y sont strictement concomitants et que sont précisés l’auteur original et le lien Internet vers la page source).