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Ernest Antoine Seillière et l’idéologie de la neutralité gestionnaire

19 juin 2006




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Récent invité du 7h/9h de Stéphane Paoli sur France Inter, Ernest Antoine Seillière, diplômé de l’IEP de Paris, ancien Président du MEDEF et actuel Président de la Confédération des entreprises européennes, a déploré tout au long de cette émission que les questions économiques soient parasitées par des débats idéologiques d’un autre âge puisque, nous a-t-il asséné comme argument suprême, l’économie libérale est adoptée par toute la planète. J’ai quand même du mal à penser qu’alors que la Terre compte 6 milliards d’habitants, le libéralisme soit un idéal si partagé et qu’il me reste à convaincre 5 milliards 999 millions 999.999 congénères.

Donnée pour évidente, l’affirmation d’Ernest Antoine est une astuce de premier ordre, un tour de passe-passe lui-même largement idéologique. En effet, il gomme d’une part les variations de coloration politique d’un pays à un autre (comme si l’adhésion au libéralisme était la même dans l’Amérique de G.W. Bush que dans le Chili de M. Bachelet). D’autre part, l’ex-patron des patrons efface tout autant les variations interindividuelles à l’intérieur d’un même pays (comme si aux États-Unis, Michael Moore par exemple n’existait pas). Donc, quand Ernest Antoine nous appelle à expurger les toxines idéologiques qui nous empoisonnent, lui-même, en tapinois, déverse insidieusement sa propre idéologie dans nos rouages intellectuels. On pourrait l’appeler l’idéologie du “réalisme gestionnaire”. En résumé, revenez sur Terre les amis, la réalité de l’économie mondiale, c’est beaucoup plus compliqué que n’importe quelle idéologie politique, alors cessez vos enfantillages et laissez faire les spécialistes surfins, surdiplômés et sursophistiqués. Comme cette démarche d’intimidation peut avoir une influence sur votre libre-arbitre et opérer des saignées même dans nos rangs, je dis qu’il est parfois salutaire de quitter cette route pavée de subtilités bien lisses et d’arguties surfines pour emprunter le hors-piste des réalités brutales.

Vous réclamez un exemple de subtilités et un autre de réalités brutales pour bien faire la différence ? Les voilà. Quand Ernest Antoine Seillière nous appelle à encourager le reflux des idéologies au profit de l’analyse économique de la réalité, la réalité dont il parle s’appelle la croissance ; c’est un mécanisme parfois si subtil qu’il ne peut pas l’observer partout sur la planète à l’œil nu. Ainsi, pour la voir au Burkina Faso, une des nations les plus pauvres d’Afrique, il lui faudrait prendre un tout petit fragment du pays, une entreprise cotonnière par exemple, l’isoler et la placer sur une plaquette de son binoculaire. Ernest Antoine pourrait alors faire le point en tournant sa molette, et que verrait-il ? Des traces de croissance ! Même là, en plein Sahel, formidable ! Qu’importe si c’est au prix de la désertification ? Il faudrait déjà se le demander.

Pour ma part, si je regarde dans la même direction, je constate une autre réalité, même sans binoculaire. Que vois-je ? Précisément l’exemple de la réalité brutale que je vous ai promis : des gens qui souvent souffrent de la faim et parfois en meurent alors que le vingtième des 300 plus grosses entreprises mondiales pourrait faire vivre non seulement le Burkina Faso mais l’Afrique toute entière. Je ne vous surprendrais pas en vous disant que ce n’est toutefois pas là leur problème majeur.

Je crois entendre d’ici Ernest Antoine : Arrêtez, ne faites pas l’enfant, vous n’avez plus 5 ans, c’est beaucoup plus compliqué que ça !
Non je refuse, je veux dire bien sûr, non on refuse. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Nous sommes 6 milliards d’êtres humains sur la Terre et nous sommes peut-être bien 3 milliards plus 1, c’est-à-dire une majorité à préférer un ventre bien plein et un désert qui recule à une participation à une guerre mondiale économique.

Pascal Duret

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