Mémoires des esclaves - 5 - (suite et fin)

Histoire et histoires

10 mai 2008

« Tout le jour du 10 mai est possible, oui le jour entier, à chaque an qui vient... »

Les débats sur l’Histoire et la mémoire ont donc eu cet enjeu : que nous avons besoin au monde, pour participer du monde, non pas seulement de nos mémoires historiques inconscientes ou conscientes, si on peut dire, et qui peut-être se heurtent entre elles sous ces deux espèces, mais aussi et avant tout de la relation vivante entre les mémoires, de l’entremêlement vertigineux, mais non pas confus ni obscurantiste, de nos différentes mémoires, venues de partout, ancrées chacune dans chacun de nos lieux, mais qui fulgurent aussi dans le monde et en participent.
Nous requérons nos mémoires nationales, les mémoires de nos langues menacées, ou bien des langues dont nous avons rêvé, nos mémoires souffrantes, parce que nous pouvons en considérer la juste transformation en mémoires participantes, sans qu’on aille nous accuser de nous payer de larmes, ou de commisération pour nous-mêmes. Dans les lieux d’enfermement pourrissent les anciens leurres, stagnent les guerres qui n’ont pas quitté leurs prétextes. La relation mondiale est au contraire notre champ, nous y inscrivons nos plus modestes souvenirs, c’est dans l’explosion de ce Tout-monde que les mémoires de tous s’affranchissent et se rejoignent, il faut le dire sans répit.
La justice en matière d’histoire n’est pas seulement de vérité, ou de ce que nous croyons être telle, ni d’objectivité, ou de ce que nous croyons être telle, la justice en matière d’histoire est aussi de relation. Les mémoires des humanités ne supportent pas, dans l’éclat nouveau du Tout-monde, d’être mutilées, isolées, on n’en saurait soustraire quelques-unes par-ci par-là, notre aspiration est de reconstituer ce que nous pouvons de leur totalité, chaque peuple ou communauté en ce qui peut les concerner, le plus avant dans le temps qu’il nous sera possible d’embrasser, le plus loin dans les espaces de terre que nous saurions envisager, et au plus profond des eaux de création et de vie où nous pourrons descendre.
Une de nos chances, la plus constante et la plus sûre, d’échapper à l’arbitraire des choix et à la subjectivité des perspectives est de considérer qu’il ne s’exerce plus pour nous, dans la modernité, une Histoire, une seule et grande, dont on nous a tant accablés, (et pour le coup, ce nous est celui des humanités tout entières), qui continuerait de nous contraindre à de fausses unités, mais que nous entrons dans l’infini d’une quantité finie d’histoires, les histoires des peuples, qui se rencontrent enfin et s’éclairent peut-être et multiplient la Relation, de toutes unités à toute multiplicité.

Les jours de mai

« Dans tous ces jours... »
Ainsi en est-il pour les commémorations des abolitions des esclavages. Car dans les pays concernés, les jours, les mois, les années de ces abolitions diffèrent, de la Jamaïque aux Guyanes, de la Dominique au Brésil, avec des intervalles terrifiants. Commençons alors par une commémoration nomade et diffractée, un marronnage sur les espaces du monde, une dérivée dans toutes les langues concernées, et par exemple rappelons le 22 mai avec les Martiniquais, le 27 mai avec les Guadeloupéens, et ainsi pour les pays et les peuples, Guyanais, Mauriciens, Djiboutiens, fils des Comores, tribus au nord de Tombouctou et de Bamako, Somaliens, Cafres, Nubiens.
Tous les jours de mai sont possibles, puisqu’en mai 1848 les esclaves révoltés des Antilles ont imposé la déclaration publique des décrets d’abolition, gardés au secret des tiroirs.
Tous les jours de toutes les années sont possibles, puisqu’il subsiste encore dans le monde tant de centres d’esclavages, connus ou clandestins, qu’il faut débusquer, dénoncer, combattre.
Tout le jour du 10 mai est possible, oui le jour entier, à chaque an qui vient. Il a été choisi par des Antillais, des Réunionnais, comme lieu commun de ces révolutions autour des mémoires.
Dans tous ces jours, en attendant l’ouverture d’un Centre international pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions, qui a été proposé par les autorités françaises et projeté, nous parlerons partout, cérémonies officielles, réunions confidentielles ou spectacles publics, amis ou inconnus, envoyant des lettres ou des messages, par les moyens de la musique et de la poésie, du chant des corps et du chant des théâtres, par le plaisir du partage et de la réflexion, nous parlerons les abolitions dans les Amériques et les Afriques, les famines et les iniquités, et tous ceux qui sans fin attendent dans les ténèbres, nous agirons pour étendre ces réseaux de connaissance et de liberté, et libérer les imaginaires, et voyez-vous, femmes et hommes de la mémoire partagée, diffractée, le monde se trouvera, de manière éclatante, en nous et avec nous.

Edouard Glissant



Nous dirons avec Aimé Césaire et avec Frantz Fanon, auxquels ce texte est fidèlement dédié, que nous n’avons besoin de la mémoire (pour vivre et survivre) que parce que toute mémoire en la matière est d’abord un non oubli, l’oubli est le plus souvent chargé de complexes, d’enfermements, de blocages, ce que souligne Frantz Fanon : "je ne veux pas être l’esclave de l’esclavage", et aussi parce que chaque mémoire libérée est le premier moment de toutes les mémoires rassemblées, qui s’estiment au monde, comme le chante Aimé Césaire, "ne faites pas de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine."

LInstitut du Tout-monde vous propose de célébrer, pour cette année 2008, et en marge des autres cérémonies et hommages, les mémoires des esclavages des Amériques et de l’Océan Indien et de leurs abolitions, en commentant, critiquant, complétant le texte suivant d’Édouard Glissant, par des lectures, discussions, mises en espace, par des échanges de documentation avec les musées, centres et festivals portant sur le même sujet, par des traductions de fragments dans d’autres langues, et ceci dans toutes les occasions, individuelles ou collectives, où vous pourriez vous trouver, en public ou en privé, pendant le mois de mai 2008, et particulièrement le 10 de ce mois. Cette commémoration nomade et diffractée en préparera d’autres, permanentes et partagées, ainsi que les publications qui s’y rapporteraient.
Les contributions peuvent être adressées à : [email protected]

Edouard Glissant
Sources Africultures

10 mai

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