Un vestige de la société esclavagiste est en train de tomber
11 juin, parCourrier des lecteurs
Rencontre avec Sœuf Elbadawi, journaliste, comédien, écrivain comorien
7 février 2008, par

Sœuf Elbadawi ne cesse de nous parler de l’identité comorienne, mais pas seulement. Il nous parle de ce que nous sommes tous, des hommes et des femmes qui, malgré les différences, peuvent construire un vivre ensemble. Il le dit dans sa nouvelle création, il le dit aussi dans ses articles engagés, il le dit tout simplement. La conception de l’immigration qu’on nous propose, le repli sur soi va à l’encontre de ce que l’Océan Indien est : un brassage. Allons-nous l’accepter, et comment ?
Vous avez écrit un livre “Moroni Blues chap.II”, puis réalisé un film “Moroni Undroni Mndroni”, ensuite cette pièce de théâtre, “Moroni Blues, une rêverie pour quatre”, toujours sur ce thème de l’identité et l’appartenance. Vous persistez et signez. Jusqu’où comptez-vous ?
- Je veux justement éviter ce que me reproche mon metteur en scène, Robin Frédéric. Quand une réplique est bonne, on risque de s’installer dedans. Il faut donc passer à autre chose, et je peux le faire. Mais ce que j’ai voulu faire ici, c’est ne pas m’installer dans une position d’écrivain. J’appartiens à une génération qui a la chance de pouvoir s’exprimer avec des moyens du monde moderne pour parler de sa réalité. Je n’ai pas le droit de gâcher cette chance. Ce que j’ai commencé est personnel, ce n’est pas une mission que je me suis fixé. Après avoir parcouru le monde, j’ai eu envie de parler de ma réalité. J’ai eu une éducation plutôt ouverte. J’ai voyagé et je me suis rendu compte que j’étais noir, aux Etats-Unis, j’ai compris que j’étais musulman, qu’on pouvait me prendre pour un terroriste. Bref, grâce à ces exercices appliqués, j’ai vraiment compris qu’être un étranger est un problème. En revenant à Moroni, j’ai compris que là aussi, c’était la même chose. Et j’ai voulu l’écrire, le dire.
Maintenant, j’ai d’autres sujets tout aussi complexes. Par exemple, le mercenariat qui a régné pendant 12 ans aux Comores. Toutes les formes artistiques sont un moyen de faire entendre ma voix. Quand vous avez quelque chose à dire, je crois qu’il faut prendre la parole car sinon, jamais on va vous la donner.
Ne craignez-vous pas d’agacer les gens ? Ou, au contraire, pensez-vous qu’à force de répéter votre discours, il va être accepté ?
- Je crois qu’il faut répéter, même devant une assemblée qui semble acquise. J’ai tenu une conférence à Marseille il y quelque temps, et on m’a dit : vous savez, vous parlez à des convaincus. L’étranger n’était pas perçu comme un problème. Et puis, au fil de la discussion, après la conférence, j’ai entendu des remarques sur telle ou telle catégorie de personnes, et j’ai compris que malgré ce que ces gens croyaient, l’étranger était vécu comme un problème.
Qu’avez-vous à dire dans cette nouvelle création ?
- Quatre gars se retrouvent dans un lieu à la périphérie de cette ville, Moroni. Ils tissent un poème. L’un deux commence à raconter son quotidien : ses parents se sont toujours sentis à la marge de cette ville. Un autre, un voyageur, relativise les propos du personnage. Il s’est toujours senti étranger où il passe. Puis un autre, il vient de l’île d’à côté, mais on le considère comme un danger aussi. Ils veulent tous croire en l’utopie des communautés, mais connaissent les limites du vivre ensemble, la “barbarie du lieu”. La ville est au départ comme une famille, où on vit ensemble, puis le temps passe et chacun se repli sur soi. Le spectacle pose la question de l’entre-deux du vivre ensemble, de ce qui peut être construit entre ces deux extrêmes, l’utopie et la barbarie.
Votre livre a créé une polémique aux Comores au moment de la parution en 2006, si bien que vous en avez publié une suite. Maintenant, vous êtes face au public, sur scène. Pensez-vous que cette pièce va produire le même effet ?
- La pièce devait être jouée là-bas aux Comores. Mais c’est annulé pour cette année. Le pays n’a pas de moyens pour la culture. Qu’importe, nous remettons ça à l’année prochaine. Au lieu de polémique, je préfère parler de réactions de rejet, un peu systématique de la part de mes cousins ou frères, car personne n’aime qu’on lui relate ses mauvais côtés. Ces réactions à vif existeront toujours, mais d’autres finissent par dire que je radote, que je suis fou. Ils savent que je suis têtu, obsessionnel. D’autres se disent que j’ai raison. Comment reconstruire un pays quand tout le monde pense encore à se déchirer, que ce soit entre les îles, entre villages, etc... Vous savez, la population des Comores, c’est l’équivalent d’un quartier en Europe, et on trouve encore le moyen d’être divisé. On peut trouver des gens qui veulent continuer comme ça, qui jugent que c’est un débat d’intellos, d’autres pour qui le moment est venu de poser ces questions.
J’ai déjà gagné un peu d’espace pour faire avancer des idées, notamment grâce aux médias étrangers qui en parlent. RFI est venu, RFO aussi, et à ce moment-là, le maire de la ville est venu me voir parler de Moroni. Il m’a félicité pour mon livre alors que j’avais déjà animé des débats un peu partout.
Le spectacle vivant est un moyen intelligent pour parler de choses qui fâchent. Même si on ne repart pas convaincu, on s’amuse. Il y a de la danse, de la musique, des images, beaucoup d’énergie pendant une heure. Ce n’est pas prendre en otage le spectateur, mais lui proposer de l’émotion, des sensations, du plaisir, pour qu’il reparte enchanté. La pièce s’appelle “Rêverie” parce qu’elle partage un imaginaire. Le spectacle va au-delà de la polémique.
Qu’avez-vous à dire à ceux qui sont plutôt agacés par le discours que vous tenez sur Moroni ?
- Ce n’est pas un souci pour moi. Je n’ai rien à prouver. Ce que je dis aujourd’hui, je le fais pour qu’ils sachent et qu’ils ne viennent pas dire plus tard qu’ils n’étaient pas au courant. Je leur dis, voilà la réalité, même si elle n’est pas heureuse pour eux. Ce serait un exploit en vain de vouloir les convaincre. Mais peut-être que quelques-uns vont se dire qu’effectivement, le monde va à l’encontre de ce qu’ils pensent, que le brassage culturel est là depuis le début et qu’il continue, et qu’ils n’ont d’autres choix que de s’adapter ou de s’en écarter. De refuser la rencontre avec l’autre.
Vous avez certainement entendu parler du cas récent de la famille Nourdine, très médiatisé. Ce ne sont pas les premiers Comoriens concernés par une expulsion à La Réunion. Comprenez-vous cette politique d’immigration qui est menée ici et en France ?
- Comme toutes les civilisations qui ont brillé. Les Arabes, les Egyptiens... les Occidentaux imposent leur façon de voir le monde de manière assez élaborée. Mais nous ne sommes pas obligés d’épouser cette vision du monde. S’il y a eu des gens dans la rue pour soutenir la famille Nourdine, c’est que tous les citoyens ne sont pas d’accord. Je pense qu’il y a des endroits privilégiés dans le monde où les rencontres sont possibles. Ces miracles se font dans les Caraïbes par exemple, et La Réunion, l’Océan Indien est aussi un de ces endroits privilégiés. Ce n’est pas cette Europe des continents, qui a tout vu, tout compris, tout analysé. L’insularité est une chance ici comme dans les Caraïbes. Un exemple concret parmi d’autres : Mayotte est devenu un lieu de transit pour les Comoriens quand ils viennent à La Réunion. Ça se fait régulièrement en ce moment. Quand on arrive pour être fouillé, les Métropolitains se montrent sympathiques, mais le collègue mahorais l’est moins. Nous sommes pourtant frères. Il n’a pas à se montrer si méchant. La dernière fois, j’ai été agréablement surpris de ne pas avoir affaire à ce genre de comportement. Cela ne tient pas à grand-chose. Pour moi, la frontière ne doit pas être considérée comme une fermeture.
Si les Français veulent se protéger de l’autre, pourquoi pas. Mais on peut penser des règles qui tiennent compte des réalités. Depuis 1995, il y a eu 4.000 morts dans les kwassa-kwassa. On peut tenir compte des réalités, faciliter les échanges.
L’immigration, telle qu’elle est fabriquée par l’Europe, ne correspond pas à notre réalité. Le vivre ensemble actuel va à l’encontre de tout ce qui a été construit pendant des siècles. Ici plus qu’ailleurs, il faut poser la question de l’immigration, de l’application des règles au niveau régional.
Les kwassa-kwassa : à chaque drame, son lot de regrets, de condoléances, et on oublie. Le sort de ses “clandestins” ne mobilise pas les foules. La fatalité ? Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
- Le seul intérêt des kwassa-kwassa est de garder les Mahorais dans un discours colonialiste. C’est un discours qui ancre Mayotte dans la France. Et quand des Mahorais protègent leurs cousins, qu’ils font barrage à la police, on leur dit qu’il ne faut pas. Si Mayotte fait partie de la France, alors pourquoi ne pas la laisser assumer son identité, la complexité des relations avec les Comores ? C’est un choix d’adultes.
Malheureusement, on a toujours besoin d’une serpillière pour se sentir mieux. Un spectre qu’on invoque de tant en tant pour faire peur. Pourquoi ne pas poser la question des Comores de façon plus apaisée, moins passionnelle ? En 1995, on s’est dit que si on crée cette situation, on pourra toujours rassembler les Mahorais, même s’ils n’ont pas droit au même RMI, au même SMIC, même s’ils sont toujours considérés comme des sous-citoyens. Ils sont rassurés, ils pourront toujours prendre un billet d’avion pour voyager, et non le kwassa-kwassa. Cette division, elle s’installe de plus en plus dans nos têtes, et même à La Réunion. Nous avons une chance inouïe dans l’Océan Indien et nous sommes en train de la brader.
Edith Poulbassia
Sœuf Ebadawi en bref
Il est à l’origine du projet. Formé par Michel Charles, un ancien de La Rue Blanche, Sœuf Elbadawi fait partie de ceux qui ont relancé la scène théâtrale comorienne, il y a une vingtaine d’années. Il a été à l’origine de la troupe des “Enfants du Théâtre” à l’Alliance Franco-Comorienne de Moroni, une troupe qui a été une des chevilles ouvrières du théâtre comorien au début des années 90. Auteur de fictions et journaliste (Kashkazi, RFI, Africultures), il dirige le “laboresvi”, laboratoire de recherches en spectacle vivant, à l’Université des Comores. Metteur en scène et comédien, il a joué dans “Esprit de transhumance” durant deux saisons (2004-2005) au Théâtre de l’Opprimé à Paris, après l’avoir créé pour le compte du “Festival Métissons” à Marseille en 2003. Il a également joué dans “Haïti d’île et d’exil”, un spectacle de Luc Clémentin dédié à la littérature haïtienne, programmé au TILF à la Villette et à Beaubourg en 2004, au “Collectif 12” à Mantes la Jolie en 2005 et à l’Institut Français de Naples en avril 2006. Sœuf Elbadawi est également connu comme journaliste dans son pays, où il dirige le “Komor4 Festival” depuis 2001. L’an dernier, il a commis un film en 2006, “Moroni Undroni Mndroni”, sur la question du repli communautaire dans la capitale comorienne, avec la complicité d’Ahmed Jaffar, un jeune réalisateur.
“Moroni Blues, rêverie pour quatre”
Rappel des dates
A la salle Guy Alphonsine - Saint-André. Tél : 0262-46-63-15, vendredi 15 février - 21h
Au Théâtre Les Bambous - Saint-Benoît. Tél : 0262-50-38-63, lundi 18 février - 14h (spéciale), mardi 19 février - 20h30, samedi 23 février - 20h30, lundi 25 février - 10h (spéciale)
Tarifs : 3,50 à 10 euros
Au Séchoir - Saint-Leu. Tél : 0262-34-31-38, vendredi 22 février - 20h30
Courrier des lecteurs
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