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Billet philosophique
13 mai 2011
Mardi dernier, dans le cadre de la célébration réunionnaise du 10 Mai, trois organisations de jeunes ont organisé à l’Université une soirée d’échanges sur la connaissance et la mémoire de l’esclavage dans notre pays. Les responsables de l’AJFER (Alliance des jeunes pour la formation et l’emploi à La Réunion), de l’UNEF (Union des étudiants) et de l’UNL (Union des lycéens) ainsi que plusieurs participants au débat ont mis l’accent à cette occasion sur une question très importante concernant les enseignements à tirer constamment de notre Histoire : quelle est l’idéologie qui domine notre société au point d’étouffer le passé des Réunionnais, de bannir la fidélité à tous nos ancêtres combattants de la liberté et de tout faire pour nous empêcher de construire une Réunion responsable et solidaire ? Autre question fondamentale surgie de ce débat : que faisons-nous face à cette idéologie dominante ?

Lors du débat sur les suites à donner à la loi du 10 Mai 2001 sur la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, Alexis Chaussalet (UNL), Gilles Leperlier (AJFER) et Émeline Vidot (UNEF) ont évoqué les problèmes créés dans notre île par l’idéologie dominante.
Kosa i lé "l’idéologie" ? Selon le "Dictionnaire Robert", c’est un « ensemble des idées, des croyances et des doctrines propres à une époque, à une société ou à une classe » ; c’est aussi un « système d’idées, philosophie du monde et de la vie ». Lé bon, nou lé dakor.
Sur la base de cette définition, sommes-nous conscients que nous sommes confrontés tous les jours à une idéologie qui domine les autres ? Autrement dit, à une façon de concevoir notre existence déterminant en grande partie les idées dont nous sommes porteurs dans notre cerveau et qui influencent fortement nos comportements ?
Or, quelle est cette idéologie ? C’est celle qui consiste notamment à nous imprégner l’idée selon laquelle mon bien-être (koman i lé… ?) — pas celui des autres — est ma priorité ; mon principal souci quotidien est de voir ce que je peux faire pour profiter de ma vie dans mon intérêt personnel et au maximum (y compris au détriment des autres).
Le chacun pour soi
Selon cette idéologie, je dois notamment être indifférent à autrui, accorder la priorité à mes avantages individuels, me débrouiller par moi-même pour affronter mes épreuves, me résigner aux difficultés de l’humanité, croire qu’une puissance surnaturelle va résoudre ces problèmes, rester passif face aux souffrances des plus pauvres et des opprimés. Bref, c’est le chacun pour soi, c’est la compétition permanente comme dans le monde animal, c’est l’indifférence inhumaine aux malheurs des autres.
Cette conception de la vie — avec les pratiques qui vont avec — est-elle minoritaire de notre île au monde ? Bien sûr que non, hélas ! C’est l’idéologie dominante, imposée de mille manières par les plus riches, trop souvent avec la complicité, malheureusement, de certains exploités et opprimés, instrumentalisés par les maîtres.
Toujours plus de profit
À La Réunion, depuis trois siècles et demi de colonisation, marquée notamment par l’esclavage et l’engagisme, ce système fonctionne de façon spécifique. L’idéologie dominante vise à perpétuer le système socio-économique capitaliste pour toujours plus de profit en faveur des détenteurs des capitaux néo-colonialistes.
À cette fin, ces derniers ont besoin — entre autres — d’occuper au maximum le pays, le pouvoir et d’assimiler les Réunionnais en étouffant leur Histoire, en niant la spécificité identitaire de leur peuple, en cassant leur culture, en les empêchant d’assumer la responsabilité de leur développement durable. D’où le racisme envers les descendants d’esclaves et d’engagés, le mépris du créole, la haine des immigrés indianocéaniques, la non-reconnaissance du peuple réunionnais et de ses droits fondamentaux au sein de la République française et de l’Union européenne.
« Créer un nouveau modèle social »
Il est donc important, si nous voulons sortir de cette forme de barbarie et bâtir une civilisation humaine dans notre pays, de prendre conscience de l’importance de ce problème et de nous donner la main pour le résoudre. Car le système en place détermine par divers moyens (médias, système éducatif…) et de façon sournoise notre façon de voir la réalité, il conditionne nos mentalités et nos attitudes par l’idéologie dominante.
D’où la nécessité également de nous remettre en question chaque jour et de changer nos comportements afin de renforcer notre solidarité conjugale, familiale, voisine, populaire, réunionnaise, régionale, internationale… C’est ainsi, comme l’ont dit mardi notamment Gilles Leperlier, Émeline Vidot et Alexis Chaussalet, que nous pouvons « créer un nouveau modèle social ».
Le sujet est loin d’être clos. Nous sommes donc ouverts à vos suggestions pour combattre lidéolozi bourzoiz dan nout péi.
Roger Orlu
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