L’îlet à Guillaume

19 mai 2008

Il y a parfois des pages de l’histoire de notre île qui mériteraient d’être plus largement connues. D’une manière condensée, en voici donc une, méconnue et scandaleusement oubliée. Les premiers occupants de nombreux îlets de nos montagnes, au début du 18ème siècle, ont été les Noirs marrons, et l’îlet à Guillaume ne fut pas en reste, de part son éloignement de toute habitation et de ses abords inaccessibles. Cet îlet enclavé entre deux remparts (Rivière Saint-Denis à l’Est et le Bras Guillaume à l’Ouest) serait né de l’effondrement d’une partie de la Plaine d’Affouches. Cet endroit à une valeur historique alliée à sa richesse botanique, mais l’originalité de ce lieu réside principalement dans son histoire peu banale, et la plus énigmatique, puisqu’il y avait été construit un pénitencier pour jeunes délinquants et dont la grande majorité étaient des enfants d’affranchis, c’était ni plus ni moins un bagne pour enfants géré par la Congrégation du Saint Esprit et du Saint-Cœur de Marie. Nous sommes donc au 19ème siècle et la colonie subie une crise sucrière sans précédent perturbant toute la vie économique et sociale, sans compter les épidémies destructrices (typhus, choléra, tétanos et paludisme...).
Ces désastres précipiteront nombre de familles dans la misère et le désœuvrement le plus total. Dès 1865, plusieurs centaines d’enfants seront déportés et détenus vers ce lieu et à qui on reprochait des soi-disant délits “graves”. Il faut savoir que les peines infligées à ces pauvres gamins étaient totalement injustes au vu de certains faits (vagabondage signifiait que l’enfant condamné déambulait sans être accompagné par un adulte, un gamin entrain d’uriner dans un recoin se voyait condamné pour attentat à la pudeur !). Le vol domestique était un crime !... La discipline appliquée était loin de celle de notre feu APECA. C’était une école de dressage et non d’apprentissage au recrutement bien étrange... Oui, l’histoire le dit, ces gamins ont été les victimes d’une société coloniale intransigeante et de la triple alliance de l’Argent, de la Religion et de la Loi et que leur souci principal n’était pas d’aider les agneaux égarés à retrouver le droit chemin, mais bien de protéger leur bien-être et, peut être, de maintenir ce système colonial. Une époque axée sur l’expansion industrielle qui sous-entendait profits au détriment des plus défavorisés. Il faut savoir que tout au long du 19ème siècle, l’éradication de cette jeunesse dite délinquante était une préoccupation majeure des différents gouvernants, et les diverses réformes engagées étaient de protéger cette bourgeoisie de cette insécurité engendrée par ces misérables.
Je salue le courage, la persévérance et la générosité de Pascale Moignoux qui a mis au jour ce pan embarrassant de notre passé à travers l’excellent roman d’une enfance sacrifiée à l’îlet à Guillaume. Elle a voulu, d’une part, faire connaître au plus grand nombre de personnes cette sombre époque, mais aussi réveiller les consciences et être un détonateur pour la réhabilitation de ce site. Depuis un certain nombre d’années, elle n’a cessé d’interpeller les institutions et de multiplier des conférences auprès d’établissements scolaires, universitaires, d’associations... pour que cet endroit sorte de l’oubli et que l’on puisse ENFIN rendre un hommage appuyé à ces victimes avec au moins la pose d’une stèle commémorative dans le cimetière des enfants. La Préfecture avait manifesté un grand intérêt pour ce projet et l’ancien secrétaire général Franck Olivier Lachaud avait véritablement porté ce dossier, puisque cela s’est concrétisé dans un premier temps par un nettoyage du site (novembre 07 à janvier 08). Mais hélas, suite à son départ, le dossier est très vite tombé aux oubliettes à cause du peu d’intérêt de la grande majorité des autres partenaires. Il y a des personnes, ayant le sens du devoir de mémoire et viscéralement attachées à leur île, qui ont envie d’apporter leur pierre à l’édifice dans la protection du patrimoine, véritable richesse pour le tourisme culturel et cultuel. J’ose donc espérer qu’un nouvel élan soit créé pour que l’îlet à Guillaume soit honoré comme il se doit et que ces martyrs aient une place méritée et reconnue dans la mémoire collective. Ne dit-on pas que l’oubli est la honte d’une société dite civilisée ? A méditer...

Didier Naze - Saint-Denis


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