L’ ‘‘impôt du sang’’

8 mars 2007

La nouvelle est tombée sans susciter apparemment beaucoup d’émoi dans le pays : pour la quatrième fois en deux ans, un salarié de Technocentre chez Renault s’est donné la mort sur le lieu même de son travail. Sans attendre les résultats de l’enquête, comment ne pas s’interroger sur les causes profondes qui sont à l’origine de ce drame à répétition que certains voudraient classer dans la loi des séries ?
Ce qui ressort en premier et qu’on ne peut plus cacher, ce sont les nouvelles conditions de travail engendrées par une recherche maximale du profit, plus pudiquement : « des gains de productivité », en vue de satisfaire le plus rapidement possible une clientèle de plus en plus exigeante. Cette “intensification” du travail à laquelle finissent par se prêter l’ouvrier, l’employé ou le cadre supérieur, à qui l’on fait miroiter avantages, primes et promotion, n’est pas sans conséquences sur sa santé : c’est le stress, les dépressions, les troubles du sommeil et d’autres malaises qui se multiplient ou s’aggravent sous l’effet de nouvelles contraintes et de contrôles plus pressants.
Voilà qui fait justice de toute cette propagande insidieuse qui se répand comme la calomnie dans la pièce de Beaumarchais : les Français ne travailleraient pas assez. Air connu, depuis le temps pour moi où l’on me ressassait : « Que voulez-vous, le Réunionnais par nature est paresseux ! S’il est pauvre, c’est bien de sa faute, c’est qu’il ne veut pas travailler. » J’avais beau citer l’exemple du docker de la Pointe des Galets, que j’avais observé dans mon enfance, et que les marins débarquant au Port et venant pour la plupart des pays du Nord de l’Europe considéraient comme « le docker le plus rapide du monde » ou bien l’exemple du “planteur de cannes” s’échinant pendant des heures et des heures sous le soleil et sous la pluie. Mais rien à faire, le préjugé était tenace.
Il l’est toujours, hélas ! Puisque, un demi-siècle plus tard, au moment où le gouvernement Raffarin voulait faire passer en force sa fameuse loi sur les retraites au détriment des salariés, j’entendais et je lisais dans la presse que les Français dans leur ensemble pouvaient allègrement continuer à travailler au-delà de 60 ans et que la loi sur la réduction du temps de travail proposée par Martine Aubry était pour beaucoup une aberration. Alors qu’elle avait permis la création d’au moins 300.000 emplois (200.000 pour le Medef, 350.000 d’après les chiffres de l’Insee) et apporté un peu d’oxygène dans la vie d’un grand nombre de salariés.
L’argument resurgit ces jours-ci au cours de cette campagne de la présidentielle sous une forme encore plus subtile : « Travaillez plus pour gagner plus », dans la même lignée que la célèbre formule de Guizot « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne ».
Dire que les Français ne travaillent pas assez, mais savons-nous que, pour la seule année 2006, plus de 7.000 personnes, selon la CFDT, sont mortes à la suite d’accidents de travail ou de maladies professionnelles ? Que 50.000 d’entre elles sont devenues handicapées toujours suite à des accidents de travail, dixit la Caisse nationale d’assurance-maladie, et que 600 à 700 meurent tous les ans sur leur lieu de travail ?
« Il y a une usure progressive des salariés », constate Philippe Askenazy, économiste, chargé de recherches au CNRS, dans une interview au journal “Le Figaro” du 16 janvier 2007. « Cette souffrance silencieuse, cette redevance versée à la croissance et à la compétitivité, écrivait de son côté Ignacio Ramonet dans un éditorial du “Monde diplomatique”, les défenseurs du peuple l’appelaient jadis l’“impôt du sang” ». Le mot avait été prononcé un siècle et demi plus tôt à la tribune de la Chambre des députés, par le général Foy, ancien capitaine de l’Empire : « Il est un impôt qui ne prend pas au contribuable une partie de son revenu ou tout son revenu, une partie de son capital ou tout son capital (...) mais qui lui enlève la liberté et même la vie, cet impôt terrible, inexorable, cet impôt du sang... » Il s’élevait à l’époque contre une loi visant à augmenter le contingent militaire alors que le mot, appliqué au travail, prend encore plus aujourd’hui son véritable sens.

Georges Benne


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Témoignages - 82e année


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