La “porte étroite” de la République

6 mars 2007

« RIEN n’est joué d’avance, tout est encore possible », semble indiquer un récent sondage sur les intentions de vote des électeurs français à moins de 2 mois de la présidentielle. Mais cette perplexité ne traduirait-elle pas aussi une baisse d’intérêt pour un événement dont les perspectives de changement semblent s’estomper de jour en jour ?

Et pourtant, dès son entrée en campagne, la candidate Ségolène Royal avait agréablement surpris par un langage neuf, simple et direct, un accent de vérité tranchant avec le vide et la fausseté de la langue de bois officielle, et surtout, par des formules innovantes inspirées des principes mêmes de la République, comme la démocratie participative ou les jurys populaires, prises dans leur vrai sens. Jusqu’à cette domination dans les sondages, ne se laissant pas détourner de la voie qu’elle s’était tracée et répondant à l’aspiration de renouveau ressentie par la majorité de ses compatriotes. Cependant qu’autour d’elle, les autres veillaient, à droite comme à gauche, à ce que les choses puissent toujours demeurer en l’état. N’a-t-on pas vu, par exemple, certains membres éminents de son propre parti affirmer que la « démocratie participative » dont elle parlait, il l’avait pratiquée déjà depuis fort longtemps et que, somme toute, elle n’avait rien inventé ?

Face à ses deux principaux adversaires : Nicolas Sarkozy, avec son « travaillez plus pour gagner plus » dans le droit fil de l’« enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » d’un certain Guizot, il y a un siècle et demi et, depuis quelques mois, François Bayrou jouant à la fois la carte de la rupture avec un système tant décrié qu’il avait longtemps soutenu, et celle du rassemblement, en lorgnant surtout du côté de la gauche, Ségolène Royal a fort à faire si elle veut rester fidèle aux principes qu’elle a jusqu’ici défendus.

Mais pour cela, il lui faut carrément tourner le dos non seulement au libéralisme, dont ils ne se cachent pas tous les deux, et dont on mesure à chaque instant les effets désastreux aux quatre coins du monde, mais aussi à la social-démocratie, héritage de son parti, qui a montré qu’elle pouvait s’accommoder, sans trop de difficulté, du monde des affaires. Car ce fut là la grande erreur de la gauche française quand elle a accédé à la présidence de la République en 1981 : manquer visiblement d’audace et de ténacité pour appliquer son programme politique, se laisser déborder par la droite dans l’exercice du pouvoir et finalement décevoir le peuple qui s’est retourné contre elle. Et si Ségolène n’a pas bien vu cela, si elle n’a pas tiré clairement les grandes leçons de cette expérience ratée qu’elle a pourtant vécue de près jusqu’à l’échec, à côté de ceux-là mêmes qu’elle retrouve aujourd’hui à ses côtés, c’est à désespérer de tout. L’unique espoir, c’est qu’elle reprenne, sans faillir, le chemin “escarpé” qu’elle avait commencé à gravir “jusqu’au sommet de la montagne”, comme elle le disait elle-même, pour s’engager résolument par la porte, laissée à peine entr’ouverte, la “porte étroite” qui mène directement à la République. La vraie. La République universelle inscrite en lettres d’or dans les trois mots impérissables de sa magnifique devise : liberté, égalité, fraternité. La République, il faut avoir le courage de l’affirmer, qui ne peut souffrir la dictature de l’argent et qui, par conséquent, est incompatible avec l’économie de marché. La République qui n’a rien à voir non plus avec la République dite populaire, mais de nom seulement, puisqu’elle n’a pas su répondre aux attentes du peuple et qu’elle n’a fait que le trahir.

Georges Benne


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus