Le dernier des porteurs

3 janvier 2007

Le dernier des porteurs de chaise a quitté Cilaos. Dans le guide sur Cilaos écrit par Jules Bénard, Patrick Robert a niché une photo du célèbre Boudou transportant dans sa chaise une princesse russe.
Avant guerre, Jacques Lougnon, alors jeune homme, avait refusé d’être porté, car un jeune se doit de marcher droit et debout.
Voilà ce que d’antan les porteurs de Cilaos chantaient (d’après Claire Bosse dans « Bourbon terre française »), à savoir des p’tites romances créoles composées par eux pour se donner du courage :

« Allons, gais matelots... alli, allo, allo
Canard y sava à l’eau... alli, alli, allo
Madame y sava Cilaos... alli, alli, allo
Va donne la goutte aux matelots... alli, alli, allo »

L’homme de tête avait la responsabilité de la marche : « tits galets », « tension la boue », il s’agissait là des « traces » que laissaient les bœufs porteurs sur leur passage. Lorsque le sentier était pénible, avant de l’entreprendre, « l’entraîneur » se plaignait : « na pas la paille... ah ! mon Dié Seigneur ! l’estomac... cemin l’est longue, dé kilomètres mi aime voir les autres dessous, mais mi aime pas voir à moin ». Si par malheur leur pied heurtait une pierre, il criait : « aye, aye, aye... la doulèr ! aye, aye, aye la souffrance !... » Ces incantations, ces refrains, lancés sans arrêt, divertissaient les voyageurs et aidaient les porteurs à marcher. Ils ne les commençaient vraiment qu’en fin de voyage, lorsque la fatigue alourdissait ces hommes de peine. Assis inconfortablement dans ces fauteuils étroits, grossièrement taillés, aux dossiers raides, les pieds simplement soutenus par une bande de « gonis » fixée au fauteuil, le malade trouvait le voyage long et pénible. Porteurs et conducteurs de bœufs s’entendaient heureusement pour les croisements se fassent sans encombre, sur ces sentiers où, parfois, la largeur du fauteuil était celle du chemin glissant et dangereux dominant à des à-pics vertigineux. « Vole en l’air, vole en l’air » disait un habitant pour laisser les porteurs passer.

La route est aujourd’hui construite, les chaises porteurs ne sont plus qu’un souvenir.
Une nouvelle page s’offre à nous, qu’allons-nous à notre tour y écrire ?

Christian Vittori
Le 28 décembre 2006


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