Culture et identité

Le drame des enfants déportés de La Réunion : entre fiction et réalité

Point de vue sur un télé-film de Francis Girod sur les enfants réunionnais de la Creuse

Témoignages.re / 20 mars 2004

Samedi dernier, en prime-time, France 3 a diffusé en France un télé-film de Francis Girod intitulé "Le pays des enfants perdus". Une fiction sur l’épisode, lui bien réel, des centaines d’enfants et d’adolescents réunionnais envoyés malgré eux dans l’hexagone durant les années 60 - 70. L’histoire de ces petits Réunionnais, trop longtemps restée muette, est aujourd’hui mieux connue en France comme à La Réunion où, paradoxalement, ce scandale est passé quasiment inaperçu auprès de toute une partie de la population.

Tout a commencé - ou plutôt recommencé, car “Témoignages” consacrait dès 1968 une campagne de presse contre ces enlèvements d’enfants réunionnais - avec la parution d’un article dans l’hebdomadaire "VSD" : “À La Réunion, sur les traces de son enfance volée” (“VSD”, 6 au 12 septembre 2001). Le magazine mettait au jour l’histoire d’un de ces mineurs, Jean-Jacques Martial, qui a, depuis, porté plainte contre l’État français et demandé un milliard d’euros de réparation.

Le cas de ce cuisinier de quarante deux ans, marié et père de deux enfants, qui vit aujourd’hui dans l’Aude, est troublant. Tourmenté par la recherche de ses origines, Jean-Jacques Martial effectue, dès la fin des années 90, des recherches généalogiques auprès de la mairie de Saint-André de La Réunion. Or, comme il le relate dans son ouvrage, “Une enfance volée” (éditions Les quatre chemins - 2003), lui, qui depuis trente-cinq ans se croyait orphelin, se découvre alors une mère, un frère et une sœur. Il apprend, en outre, que son nom de famille n’est pas celui de ses parents biologiques et qu’il n’est pas le seul à avoir connu un "déplacement" en métropole.

Scénario navrant

Cette affaire a donné lieu à une postface à l’ouvrage de Jean-Jacques Martial - signée par deux historiens de l’Université de La Réunion, Yves Combeau et Sudel Fuma - et à un ouvrage à paraître, fruit d’une recherche menée depuis deux ans par deux sociologues et une historienne de l’Université de Provence (Aix-en-Provence). Sans développer ici le fond historique et politique de ce drame, il paraît opportun de réfléchir, à travers l’exemple du film de Francis Girod, sur la "médiatisation-récupération" de ce drame des mineurs réunionnais envoyés en France.

"La télévision doit éveiller les consciences. Avec ce téléfilm, je voudrais ouvrir une brèche dans un mur de silence honteux dressé devant notre Histoire récente". Tel est l’objectif déclaré du réalisateur Francis Girod (“Télé Sept Jours”, samedi dernier) pour son premier film pour la télévision. Or, à voir le film, on peut se poser quelques questions sur l’ambition "citoyenne" du réalisateur.

Le scénario de Marc Pivois et Philippe Madral est en effet navrant : des enfants réunionnais, dont Juliette et Isidore, sont transférés en Creuse, victimes d’une décision administrative mise en place par Michel Debré et visant à combler la dénatalité et l’exode rural massifs de ce département, alors que l’île de La Réunion souffre du chômage et d’une explosion démographique.

Les deux enfants déracinés rejoignent un foyer et sont placés séparément dans des familles d’accueil. Isidore n’aura de cesse de retrouver sa sœur qui a été adoptée... Un mélodrame... sans drame !

Le journaliste Marc Pivois connaît pourtant bien l’affaire pour avoir réalisé, il y a peu, un reportage de 52 minutes, “Arrachée à mon île”, consacré à l’histoire d’un des mineurs réunionnais déplacés.

"Volonté citoyenne" ?!

On pourrait rire de la médiocrité du produit final, tourné en trois semaines, si le substrat de ce télé-film n’était pas aussi tragique et si la supposée "volonté citoyenne" n’était pas à ce point dénaturée. Encore une fois, l’histoire des enfants réunionnais transplantés en Creuse n’aura été illustrée que sur le mode misérabiliste et fantaisiste.

On ne saura rien de la situation de La Réunion des années 60 (d’ailleurs, on aperçoit à peine La Réunion dans quelques plans mineurs qui ne vont guère plus loin que la canne à sucre) ; de même, ne verra-t-on rien de la Creuse. Rien des enfants placés dans les fermes et traités comme de la sous main-d’œuvre, rien des fugues, rien des familles dites d’accueil. Pour dire vite, rien sur l’épisode des mineurs réunionnais. Tout ce que le jeune Isidore saura jamais chanter de La Réunion sera immanquablement "Ti fleur fanée", roucoulade supposée résumer à elle seule toute la culture réunionnaise.

À ne surprendre personne, le cliché se poursuit dans le choix des acteurs, qui ne sont pas très représentatifs de l’effectif des enfants transférés en France et des autres personnes victimes de ce drame. Et ne faut-il pas voir dans le fait que l’acteur principal du film n’est pas réunionnais une volonté de folklorisation de ce drame ? Apparemment, dans l’esprit des auteurs du film, le mineur réunionnais doit forcément être noir, pauvre et naïf, et surtout incapable de revivre sa propre histoire...

Ces jeunes réunionnais sont d’ailleurs considérés comme si stupides que lorsqu’ils écrivent clandestinement de Creuse à leur grand-mère pour lui demander de les secourir, ils rédigent ainsi l’adresse "Mamie Louise, Île de La Réunion, océan Indien", sans aucun timbre sur l’enveloppe. Ah, les imbéciles, les benêts, les candides qui vont ainsi nous tirer en contrebande une larme facile !

Une légitimation du transfert

Finalement cette production médiocre va légitimer en creux le transfert des enfants. La preuve ? À la fin, la sœur, belle comme une gravure de mode, est devenue écrivain et le frère, Apollon des antipodes, musicien à succès. Et frère et sœur, devenus grands, se retrouvent inopinément à l’hôtel Saint-Alexis de Saint-Gilles, le plus chic, le plus coûteux de l’île ! Là où descend Jacques Chirac himself ! Si cela n’est pas la preuve d’une ascension sociale parfaitement réussie, que faut-il de plus ?!

Ainsi le détour par la Creuse a produit de bien beaux fruits. Qu’une fin pareille soit signée par des gens qui prétendent "citoyennement" connaître ce très honteux dossier est parfaitement consternant. Et montre que ce ne sont pas quelques télé-films fantaisistes qui solderont ce dossier pesant de notre Histoire récente.

Gabriel Leroy



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Messages






  • Bonjour,
    Fiction on dira "ca c’est du cinéma" réalité on dira "arrête de faire ton cinéma".
    Effectivement la fin de ce téléfilm peut donner deux pensées ou sous entendu fiction ou réalité.

    Je me présente, une jeune femme qui vit encore "ce drame" et qui se demande où se place la fiction ou la réalité dans ce monde aux oreilles mal entendantes.

    Un des deux scénariste fait parti de mes amis, le documentaire "arrachée à son île" je le connais parcoeur et ce documentaire qui a été réalisé pour le grand public sur France cinq en tant que fiction pour certain spectateur est un témoignage pour des comparutions dans les audiences des enfants réunionnais de la Creuse déportés qui ont porté plainte contre l’Etat". Où se place encore quand on a vu ce film documentaire entre fiction et réalité ?

    Seules des oreilles bien veillantes peuvent nous le dire

    MARIE THERESE GASP

    Voir en ligne : b

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    • 2007 OU VA L ACTUALITE

      MERCI DE CE COMMENTAIRE ET TEMOIGNAGNE MARIE THERESE
      ON ARRIVE EN 2010 ET POUR LE MOINS L INFORMATION N EST PAS AU RENDEZ VOUS MERCI

      segekouklia@yahoo.fr

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    • 2010 J aimerai qu’à ce jour l actualité sur ce dossier terrible aussi revoit le jour
      Enfant dans la Creuse apres un transport de la Dass puis une vie en territoire français dans des conditions encore une fois tragique ... Ces vies d’enfants valent que l’on s’attarde sur cette periode, et sur le futur de tous ceux-ci...Certainement et bien-sûr ... Fred521

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    • Cet article me passionne toujours au tant et la Réunion est comme ça un peu plus dans mon coeur La culture reunionnaise est un patrimoine national bien mal reconnu selon moi et ce n’est pas la visite fort coûteuse de Nicolas Sarkozy qui me contradira . Je ne suis pas bien-sûr ni creole ni metisse moi meme je suis simplement né en 1960 et à l’école j’ai du recontrer justement du Temps du Ministre Debré des enfants de la reunion - natifs de l’île - mais dans mon ecole en région parisienne .. En fait je suis d’origine polonaise et Letonne par mes grands parents et leurs arrivées en France ne pouvait etre comparable à ces enfants réunionnais arrivés de force en Métropole a partir des années 1960 date de ma naissance Fred

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  • Je suis Victor Fabrègue, J’ai été déporté le 6 septembre 1966 et j’ai appris mon cas il y a 5 ou 6 ans quand j’ai vu le TV-Film pour la 1ère fois. je n’ai pas encore revu mes parents, mais je les ai retrouvés il y a 2 ans. Je corresponds avec eux. J’écrirai mieux la prochaine fois car là la larme y monte dans mon zieux

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  • il serait interessant de savoir quels sont les institutions et personnages qui ont participé à cette déportation et les explications qu’elles donnent aujourd’hui à supposer que des comptes leur aient été demandé

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    • Je réponds a la question quelles sont les institutions qui ont contribuées à cette déportation massive d’enfant. LE BUMIDOM Bureau (d’état) migratoire pour les dom francais Les DOM sont les Antilles et Ile de la Réunion crée en 1963 par M DEBRE Restez attentif l’année prochaine le BUMIDOM aurait 50 ans.
      Merci de votre lecture. Marie T

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  • Un changement de President et de gouvernement nous eclairerait-il de ce passé, La Reunion connait elle en 2012 toute cette histoire ?

    Le film de France2 d’Avril 212 avec Marie therese et son témoignage etait informatif, je pense qu il ne laissait pas de place à quelque chose de revendicatif, en tout cas. Bon courage et mettons de la culture réunionnaise dans nos coeurs et pas spécialement sur les Antennes de France Television !

    Fred

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