Le piège du pouvoir

4 février 2008

À se rappeler le climat extrêmement tendu dans lequel se sont déroulées les élections législatives des 9 et 10 avril 2006 en Italie : les incessantes pressions exercées par le président-candidat sortant, la débauche de propagande tout au long de la campagne, la manœuvre de dernière minute pour tenter d’infléchir le scrutin, l’interminable suspense du dépouillement et la cascade de rebondissements avant la proclamation des résultats... il était à prévoir que la victoire de Romano Prodi, obtenue dans de telles conditions, était largement compromise et que le gouverne-ment qu’il allait mettre en place ne pouvait pas durer. C’est qu’il avait en face de lui le plus redoutable des adversaires : Silvio Berlusconi, l’homme le plus riche du pays, à la tête d’une fortune estimée à plus de 12 milliards de dollars, soit plus de 8 milliards d’euros, celui qui avait acheté l’AC de Milan et qui contrôle plusieurs chaînes de télévision, celui enfin qui réussit comme par miracle à passer à travers les mailles de la justice. Ces jours-là, il avait joué le tout pour le tout afin de se maintenir coûte que coûte au pouvoir.
Mais si le président élu se voit aujourd’hui contraint de jeter l’éponge, il faut y voir une autre cause plus profonde. Il Professore, comme ses compatriotes le surnomment familièrement, disposait dans le pays d’un capital de voix, confirmé par tous les sondages, propre à le mettre à l’abri de toute tentative de revanche immédiate de la part de son principal rival et surtout susceptible de lui donner tout l’élan nécessaire pour appliquer son programme. Ce ne sont pas les rivalités, les querelles, les ambitions personnelles à l’intérieur de sa majorité, fût-elle si hétéroclite, qui auraient dû l’empêcher de faire son travail. Seulement Romano Prodi n’avait pas de ligne politique claire, comme il n’en a jamais eue d’ailleurs, et il porte, avec ses alliés, le poids de la terrible ambiguïté qui pèse sur la gauche dans son ensemble, dans son rapport constant avec les forces d’argent et qui explique, quand par hasard elle arrive au pouvoir, qu’elle a les mains liées : oubliés les engagements et les promesses pris, ajournées les réformes prévues. La voilà participant sans la moindre gêne au jeu des tractations, des combinaisons, des compromissions, des marchandages...jusqu’à finir par perdre la confiance de ses propres électeurs.
Dans ce cheminement des partis de gauche, rien de plus éclairant en France que le parcours sinueux d’un François Mitterrand qui, une fois élu à la magistrature suprême, s’empresse de faire adopter un traité en tous points contraire aux intérêts des travailleurs qu’il est censé défendre, - le fameux traité de Maastricht ; ou celui d’un François Hollande, devenu l’un des plus zélés défenseurs de l’économie de marché, jusqu’à la faire reconnaître officiellement par les instances de son parti comme « la forme la plus efficace pour produire de la richesse » sans chercher à préciser cependant comment elle se répartit, cette richesse !

Car enfin, si dans des conditions aussi difficiles, il Professore est parvenu à arracher la victoire, même avec une courte marge, il disposait alors d’un capital de voix dans le pays propre à le mettre à l’abri de toute tentative de revanche immédiate de la part de son principal rival et surtout susceptible de lui donner tout l’élan nécessaire pour appliquer son programme. Justement, à cause de cette “ambivalence” avec le monde des affaires, pour reprendre le mot même de l’actuel secrétaire général du parti socialiste français, le président Prodi n’a pu que gérer la situation à lui léguée par son prédécesseur, sans pouvoir y apporter le moindre changement décisif. Pendant ce temps, il Cavaliere piaffait d’impatience, fourbissait ses armes et travaillait à retourner l’opinion en sa faveur. On dira que c’est l’argent avec tout l’arsenal de propagande dont il dispose qui ont fait la différence. On a peine à penser que le sort d’un pays, comme l’avenir du monde, se trouve entre les mains des magnats de la finance, de l’industrie, des affaires, de l’audio-visuel... Une chose est sûre cependant : pour les partis qui se réclament de la gauche et qui ont vocation de défendre les plus pauvres, - qui sont plus de trois milliards sur cette terre, - il n’y a qu’une alternative, celle de lutter de toutes leurs forces, et avec le plus grand nombre, pour faire surgir la République. Contre toute capitulation devant le Tout marché.

Georges Benne


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Témoignages - 82e année


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