Culture et identité

« Le temps est venu d’organiser ce travail de vérité et de réconciliation, de vérité et d’équité »

Françoise Vergès remet son rapport sur le travail mémoriel consacré aux "zoos humains"

Un totem kanak planté à Paris ? C’est une préconisation au gouvernement. Hier à Paris, Françoise Vergès, présidente du Comité pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage a remis à la ministre de l’Outre-mer un rapport sur les "zoos humains" qui se tenaient notamment en France au siècle dernier. Ce travail a largement dépassé le cadre des expositions coloniales pour explorer les moyens de « dépasser la fragmentation des mémoires et faire apparaître les passerelles qui nous unissent ». Ce travail de mémoire peut renforcer la cohésion sociale dans un esprit de vérité et réconciliation.

C’est le 7 avril dernier que Françoise Vergès, présidente du Comité pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage, a été chargée par la ministre de l’Outre-mer d’une mission de « réflexion et de propositions concrètes autour d’un travail mémoriel et historique consacré aux inacceptables expositions d’êtres humains, appelées aussi aujourd’hui "zoos humains" qui ont pu se tenir, entre autres, dans notre pays ». Hier lors d’une conférence de presse à Paris, Françoise Vergès a remis son rapport au gouvernement.
Après avoir remercié l’administration, « les élus, les personnalités et les chercheurs qui ont répondu à notre invitation d’être auditionnés ou consultés », les ministères de la Culture et de l’Outre-mer ainsi que la Ville de Paris, Françoise Vergès a expliqué que la mission s’est inscrite « autour de l’émergence dans le débat et l’espace public des mémoires issues de la longue histoire de la colonisation française, et qui interpelle chercheurs, pouvoirs publics, élus, et le monde associatif, culturel et artistique ».

Pour la reconnaissance des faits

« Groupes et individus liés à cette histoire revendiquent la « juste place » dont parle Madame la Ministre au nom du respect, de la dignité et du besoin de vérité. Une vérité qui ne vise pas l’accusation mais réclame que des faits, des crimes, des dommages comme les conséquences inattendues de la rencontre entre groupes, soient pleinement reconnus », a précisé la présidente du CPMHE.
« Pour que l’objectif de ne pas « occulter le passé » ou « instruire de procès » soit atteint, il nous apparaît donc nécessaire de multiplier les gestes et les actions d’une éducation citoyenne, qui affirme auprès de tous les citoyens la place et le rôle de l’histoire de la colonisation dans la construction de la société française afin qu’une juste place soit faite à celles et ceux qui s’en réclament ».
Après des consultations d’élus, de chercheurs, de personnalités, et des acteurs du monde associatif en juin dernier, une mission est partie en Guyane, là d’où était parti le mouvement contre la tenue d’une exposition de l’Année des Outre-mer au Jardin d’acclimatation. La mission est également allée à la rencontre des associations de rapatriés et de harkis dans le cadre des mémoires en conversation.

Les mémoires de la colonisation dans l’espace public

« Toutes les rencontres que nous avons faites ont souligné à quel point la perception demeurait, et cela dans toutes les communautés, d’un défaut de prise en compte de leur culture, d’un défaut de valorisation de leurs savoirs, de leurs pratiques, d’une absence de leur histoire et de leurs héros dans les grands récits historiques », a affirmé hier Françoise Vergès, « le sentiment de ne pas être pris en compte donne lieu à un sentiment de frustration qui nourrit une rivalité entre mémoires et histoires ».
La mission souhaite donc inscrire ses propositions dans une approche globale autour de cet objectif commun : inscrire dans l’espace public les mémoires issues des mondes de la colonisation. (…)
En conclusion, Françoise Vergès a rappelé que cette mission s’inscrit dans un mouvement qui précède la controverse autour du Jardin d’acclimatation. Cette mission « a permis de constater une nouvelle fois à quel point, les individus et les groupes, dont l’histoire familiale reçue directement ou en héritage est liée à l’histoire coloniale, souhaitent entrer dans l’histoire nationale ».

Découvrons ce qui nous relie

« Il nous semble aujourd’hui que nous sommes prêts à créer un espace où ces mémoires entrant en conversation, découvrent ce qui les relient », ajoute la présidente du CPMHE. « Il nous semble que le temps est venu d’organiser ce travail de vérité et de réconciliation, de vérité et d’équité, pour dépasser la fragmentation des mémoires et faire apparaître les passerelles qui nous unissent , de créer un lieu pérenne et tangible qui offre l’espace de mise en conversation des mémoires et des histoires ». « Toute mémoire est singulière mais toute mémoire s’inscrit aussi dans un moment collectif », a ajouté Françoise Vergès avant de conclure :
« Édouard Glissant a écrit que « l’absence de mémoire est aussi terrible à vivre que l’oubli ». Le travail de remémoration que nous proposons est ancré dans le présent et ouvert sur l’avenir. Il contribue en cela au mieux vivre et faire ensemble »
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« Nous n’irons pas au Jardin »

Dans son discours, la présidente du Comité pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage a rappelé que l’organisation d’une exposition sur les Outre-mer sur le lieu même d’un ancien zoo humain parisien a été l’élément déclencheur du rapport remis hier au gouvernement.

Dans le cadre de 2011, Année des Outre-mer, le Jardin d’acclimatation projetait d’accueillir pendant un mois, du 8 avril au 8 mai 2011, la manifestation "Un Jardin en Outre-mer" composée de plus de 120 spectacles visant à « présenter de manière pédagogique la réalité et la modernité des Outre-mer ».

Le 28 février 2011, Jean-Paul Ferreira, maire d’Awala-Yalimapo, écrit aux présidents du Conseil général et du Conseil régional de Guyane, pour leur demander de pas cautionner l’organisation de cette manifestation. Cette lettre est adressée également au ministre de la Culture et de la Communication.

Peu après, Chantal Berthelot, député de Guyane, écrit à la ministre chargée de l’Outre-mer, au ministre de la Culture et de la Communication et au Commissaire général de "2011 Année des Outre-mer" pour demander le retrait de la programmation. Christine Taubira, députée de la Guyane, écrit à son tour pour demander le retrait de la manifestation. Le 4 mars, des chefs coutumiers et responsables amérindiens défendent dans une lettre le principe de la présence au Jardin d’acclimatation.

Le 14 mars, Le président du Conseil régional de Guyane, Rodolphe Alexandre, signe avec les chefs coutumiers Kali’na de Guyane, Jean-Aubéric Charles, Jocelyn Therese et Michel Therese une motion commune soutenant la manifestation. La motion demande également un monument et une plaque commémorative au Jardin d’acclimatation, un monument en Guyane, une journée des peuples autochtones en Guyane et la ratification de la convention 169 de l’OIT par la France.

L’historien Nicolas Bancel signe une tribune libre dans Le Monde au nom d’un collectif d’historiens, « Nous n’irons pas au Jardin » qui interroge la pertinence d’organiser une manifestation culturelle dans un lieu qui a accueilli des expositions ethnographiques et ce, sans accompagnement pédagogique.




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