Un vestige de la société esclavagiste est en train de tomber
11 juin, parCourrier des lecteurs
18 février 2008

Ma fille est en terminale S dans l’unique lycée du Port, dès la fin de sa troisième, elle m’a demandé de ne pas la mettre dans ce lycée. Que craignait-elle ? Peut-être de revivre ce que sa grande sœur avait vécu : la déstabilisation lors des grèves de 2003, 2 redoublements par la suite et l’obtention de son bac à 20 ans.
D’ailleurs, me disait-elle, plusieurs de ses copines portoises avaient obtenu le lycée de La Possession, contournant la sectorisation.
Je lui ai répondu qu’il était hors de question que je m’inscrive dans une telle démarche, qu’ayant toujours été dans le peloton de tête depuis son entrée à l’école maternelle dès 2 ans, elle continuerait à réussir parce qu’elle aurait des professeurs aidants, passionnés, constructifs, attentifs à son état d’adolescente, avec pour seul objectif la réussite de leurs élèves, tels ces hussards noirs de la République.
Sa seconde et sa première se sont plutôt bien passées quoique pouvant nettement mieux faire mais, je trouvais les moyennes de sa classe très faibles pour des S (11.5 en seconde et 10.80 en première avec des moyennes en math, en physique et en SVT, ne dépassant pas 11.5 en général).
Plusieurs fois au cours de ces deux années, elle me parlait des méthodes d’enseigner des uns et des autres, du charisme de certains qui arrivaient à motiver, tel ce professeur de SVT ou celle de mathématiques, d’autres qui professaient sans plus.
Quelques semaines après la rentrée du mois d’août 2007, j’ai vite senti que quelque chose n’allait pas. Elle se traînait pour aller à certains cours, quand elle attendait d’autres avec impatience.
Elle qui avait toujours adoré partir à l’école pour tout ce qu’elle pouvait en retirer, pour les contacts forts, tous les travaux menés et projets initiés, tant de commentaires fait sur ses cours de français, de sciences et autres langues qui l’emballaient.
Mais là, je la voyais désabusée, parfois irritée, parlant seule parfois : « mais pourquoi il nous explique pas mieux son cours ou qu’est-ce que c’est, cette théorie fumeuse : je ne mets jamais 20/20 car l’élève ne doit pas dépasser le maître... ».
Elle était déboussolée par la méthodologie de certains allant jusqu’à remettre en cause de façon implicite celles apprises et utilisées en première.
« Tu vois maman, certains profs nous disent “oubliez ce que vous avez appris en 1ère”, si encore ils nous apprenaient leur méthodologie, certains ne font plus de cours, nous donnent que des exercices, et nous renvoient aux annales ».
C’était une vraie crise d’incompréhension face aux théories pédagogiques de certains.
Quand les premiers devoirs ont été annoncés, elle a eu mal au ventre plusieurs jours. Le pire fut celui de mathématique.
« Le prof nous a dit qu’on allait le rater, que c’était toujours comme cela et qu’après, tout irait mieux.
L’évaluation de l’échec annoncé à quoi cela sert-il maman ? Ne devrait-elle pas servir à mesurer l’acquisition, le bout de chemin accompli par chacun ! Pour moi, elle devrait donc toujours être positive pour l’élève car il s’agit bien d’évaluer sa progression même minime soit-elle. Quel intérêt a-t-on à mettre des 2 ou 3 ou 4/20 à un élève toute l’année, faut qu’ils économisent leur encre rouge. Moi mes copains et copines faibles, de seconde et de première, sont restés faibles du début jusqu’à la fin de l’année, il n’y a pas eu de progression, ils auraient pu très bien rester chez eux ou faire autre chose ».
Avait-elle tort ? Dire qu’au lycée, il est reconnu qu’un écrémage est déjà fait lors du passage en seconde. Parfois, même en première, peuvent intervenir des réorientations vers d’autres bacs plus technologiques ou professionnels. Ceux qui restent sont sensés être les meilleurs, surtout en S.
Pourquoi ces élèves en difficultés en mathématique ou physique ou autres, se retrouvent-ils à subir l’école à travers des programmes qui visiblement les dépassent et qu’ils ne maîtriseront jamais dans un tel système.
Vaste débat déjà posé maintes fois sur la table sans qu’il y ait vraiment de réponses et d’avancées concrètes.
Mais là, en l’occurrence, même de bons élèves perdent confiance en eux, finissent par douter, subissent les cours plutôt qu’ils ne les vivent en coéducation.
Je crois que quelqu’un a dit « on n’éduque personne on s’éduque tous ensemble ».
Devant ce malaise, à qui la faute ? seulement aux élèves qui seraient devenus “paresseux”, abrutis par MSN et leur GSM, “pitoyables” voire nuls dixit certains enseignants, après une scolarité exemplaire au primaire et au collège.
Permettez-moi de réfuter cela pour ma fille et pour ses camarades que je connais depuis des années.
Un sondage (il vaut ce qu’il vaut), classe les lycées de La Réunion. Tiens donc celui de ma fille est avant-dernier, par contre celui qu’elle désirait tant en 2005 est 2ème.
Quand j’ai lu ce résultat, elle venait juste de me parler de son conseil de classe tenu la veille. Il y avait des profs absents, des avertissements sur le travail et des remarques ironiques. Il y avait comme de la souffrance dans ses yeux, pourtant elle ne s’en sortait pas trop mal avec son petit 11 et une place dans les 10 premiers sur 27 élèves. La moyenne de la classe étant au-dessous de 10/20.
Mais très vite elle s’arc-bouta quand elle constata que sa meilleure amie, adolescente extrêmement fragile psychologiquement, avait eu un avertissement par rapport à son travail avec 9.5 de moyenne, quand d’autres avec 6.5 s’en sortaient sans rien.
« Maman, tu te rends compte, elle ne sera jamais prise dans une école avec un tel dossier et surtout une telle appréciation ».
Elle n’a pas tort, le Québec, par exemple, refuse les personnes ayant eu de telles appréciations.
Sa mission première en repartant à l’école fut de faire ôter cela, car totalement injustifié pour elle. Elle eut pleinement mon soutien, retrouvant ma révoltée de fille et son esprit d’ancienne déléguée de classe de l’année dernière. Entre parenthèses elle y arriva, merci à l’intelligence humaine.
D’ailleurs, petite suggestion, ne devrait-on pas éviter de marquer des jeunes irrémédiablement de cette façon, quand on connaît les difficultés d’accès aux différentes écoles ici ou ailleurs. Un avertissement mérité peut très bien être mis sur une notice accolée au bulletin.
Moi sa mère, j’ai eu un moment de remords, ne m’étais-je pas trompée en la laissant dans ce lycée ?
Aujourd’hui, elle n’a plus qu’une hâte : réussir son bac et passer à autre chose, dans un autre système éducatif comme sa grande sœur, où c’est l’élève qui est vraiment au centre du système éducatif et non le professeur.
Pour les anciens professeurs de mon aînée qui était au lycée jusqu’en juin 2007, et qui avait beaucoup de mal dans certaines matières, comme la philosophie, je vous informe qu’elle réussit merveilleusement bien ses études d’éducatrice au Québec.
A ce stade, je tiens à saluer l’action de la grande majorité des professeurs qui s’investissent, acceptent l’échange et encouragent ma fille à ne pas lâcher prise, car elle n’a jamais été adepte de la fuite et a toujours su s’exprimer et demander des explications, mais hélas, nous savons tous qu’une seule tomate avariée dans un panier suffit pour détériorer l’ensemble.
D’ailleurs, je garde en mémoire toute la dynamique autour de son TPE sur la décomposition et la conservation des corps et du 16 obtenu au bac anticipé.
Nous voulons tous d’un grand service public et laïque d’éducation, en tant que professeur des écoles et directrice en réseau ambition réussite comme ce lycée, je nous souhaite de ne pas l’amener à sa perte par des comportements qui donneraient toutes les raisons à des parents beaucoup moins scrupuleux que moi d’aller en nombre dans le privé ou dans les lycées reconnus comme bons, dès lors que la loi anti-sectorisation le leur permet et que d’autres lois du même genre risquent bien d’arriver avec le président élu à 53% jusqu’en 2012.
Pendant ce week-end, elle a fini, un livre que je lui avais conseillé de P. Meirieu “Nous mettrons nos enfants à l’école publique...”. Elle a souri en lisant : « nationaliser l’enseignement privé ou privatiser l’enseignement public. »
D. Delorme
Maman
Courrier des lecteurs
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