Accueil du site> International> Monde
La « Mayottisation », modèle institutionnel de partition des « dernières colonies françaises d’Outre-mer » ? —1—
Tribune libre
30 avril 2009
Ahmed Abdou, Secrétaire à l’Information de l’Amicale panafricaine et membre du Collectif des Associations comorienne de la Diaspora, a adressé à "Témoignages" une tribune libre relative à des enseignements qu’il est possible de tirer de la succession d’événements qui se déroulent à Mayotte depuis 1974. En voici la première partie.
En ce début d’année 2009, fait rarissime, l’Outre-mer français sort de l’ombre. Les révoltes contre la vie chère dans les DOM, le référendum pour la départementalisation de Mayotte font la Une de tous les médias. L’Elysée s’en empare. Durant toute l’année 2009, cette ombre planera dans l’actualité politique française. Un « Conseil interministériel outre-mer » est créé. Des « États généraux », un « Grenelle de la mer », des colloques… seront consacrés aux territoires ultra-marins pour leur trouver la solution miracle qui les conduira au bonheur "métropolitain". Un des thèmes abordés portera sur « l’avenir institutionnel ». A l’heure actuelle, il semble que les États généraux rencontrent quelques difficultés pour soulever l’adhésion des foules… car « marché de dupes », disent les opposants. Plane donc une autre ombre, celle des changements de statuts pour sauvegarder « la France des trois océans » ; surtout pas d’indépendance. L’analyse de la « Mayottisation » présente, à cet égard, quelques intérêts.
La « mayottisation », modèle institutionnel pour la partition de l’Outre-mer ?
Mayottisation/Partition
« Mayottisation », un terme que vous ne trouverez pas dans le dictionnaire. Pas encore. Vous ne le trouverez pas, non plus, à ma connaissance, dans des textes officiels. Il est pourtant employé quasi officiellement, dans certains documents, souvent méconnus ; on parle de la « Mayottisation » de l’Outre-mer. Ce terme signifie, tout simplement, « partition » en langage intelligible.
La « Mayottisation » des Comores est, tout d’abord, une version revue et corrigée de celle qui était prévue en Algérie. Alain Peyrefitte a très bien décrit le processus dans son livre “Faut-il partager l’Algérie ?” (Plon - 1960). La partition est, depuis le début de la colonisation, une méthode efficace pour asseoir la domination.
La France agit sur « le pays et le peuple » pour commettre sa forfaiture. Le procédé est donc composé de deux manœuvres. Dans un premier temps, la partition du peuple ; ce qui permet de prétendre, dans un deuxième temps, à la partition de son pays.
1ère phase. On agit sur le peuple :
• Par des transferts de population, afin de faire obstacle aux revendications indépendantistes : colonie de peuplement en Kanaky, transfert des Domiens en métropole (BUMIDOM, enfants volés de La Réunion), en même temps que s’opérait le transfert de Métropolitains dans les DOM, indépendantistes de Mayotte renvoyés de leur île juste avant le référendum de 1974…
• En employant les méthodes « diviser pour mieux régner » : manipulations sur l’Histoire, « guerre psychologique », comme disent les militaires, « manipulation mentale » (très employée dans les sectes)… Les Mahorais, par exemple, devant absolument se définir Français et non Comoriens.
2ème phase. La division du peuple sert d’alibi pour diviser le territoire. Une sécession est organisée par le biais, par exemple, de référendums pour donner lieu, ensuite, à la partition géographique. C’est ainsi que Mayotte est « séparée » de ses îles sœurs des Comores. Cette méthode peut être reproduite en Outre-mer en cas de velléité indépendantiste : création de provinces en Kanaky pour permettre, si nécessaire, la séparation de la province Sud ; séparation, dernièrement, des îles Saint-Martin et Saint-Barthélemy de la Guadeloupe… Ainsi, si une partie du pays devient indépendante, une partie reste française avec, pour alibi, le respect du droit « des peuples à l’autodétermination », de ceux qui veulent rester Français !
Extraits d’ouvrages écrits par un juriste, un fonctionnaire et un député.
Monsieur G. Sem (Juriste, Président de « Droit et démocratie en Outre-mer »), illustre bien dans son livre “Introduction au statut juridique de la Polynésie française” (Edition DDOM Papeete – 1996) le fait qu’il s’agit d’une politique pensée comme identité remarquable avec Mayotte. Extrait pages 90/91 : « … une « Mayottisation » de certains archipels ou de certaines îles polynésiennes en cas d’indépendance de Tahiti ne seraient pas à exclure… Le cas de Mayotte a montré que les arguments du droit international sont bien faibles d’abord par rapport à la volonté d’une partie des populations de rester français et ensuite par rapport à la volonté de la France de garder certains de ses territoires. Finalement, pour certains, les populations des archipels éloignés de Tahiti auraient à choisir, le moment venu, entre deux impérialismes, celui étant perçu comme un moindre mal ».
Dans son livre sur “L’enjeu kanak” (Edition France empire – 1985), P. Paitel explique les actions de la France contre l’indépendance des Nouvelles-Hébrides (devenues Vanuatu à l’indépendance). Comme l’indique la note de présentation par l’éditeur, « Il nous révèle des évènements parfois tenus secrets qu’il a suivis durant six ans de 1974 à 1980 ». A la page 176, il parle de « mayottiser » Santo puis Tana, pour qualifier la sécession de ces deux îles, organisée par la France. Echec de l’opération, heureusement.
On lit également, dans “Les DOM-TOM - Enjeu géopolitique économique et stratégique” d’Ernest Moutoussamy (L’Harmattan - 1988), à la page 29 : « Quant à la Guyane, dans laquelle tout tourne autour de la base spatiale de Kourou , la politique actuelle semble toute entière viser à créer les infrastructures nécessaires à une mainmise de la CEE sur le territoire. Les projets étudiés permettent d’affirmer que dans le cas d’une évolution de la Guyane vers l’indépendance, la France serait prête à renouveler le coup de Mayotte aux Comores, en provoquant une partition de fait du territoire guyanais ».
(à suivre)
Ahmed Abdou
Colonie de peuplement et partition : la position de l’ONU
L’ONU n’a pas manqué, à plusieurs reprises, de rappeler les règles de droit, suite à l’interprétation fantaisiste et tendancieuse, par le colonisateur, des dispositions concernant la résolution de 1960 sur le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Cette résolution est très claire sur l’interdiction de la partition, du transfert de populations, des colonies de peuplement. Il s’agit de la résolution 1514 (XV) du 14/12/1960, relative à la déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux. L’article 6 stipule que « toute tentative visant à détruire partiellement ou totalement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un pays est incompatible avec les buts et les principes de la Charte des Nations Unies ».
Parmi les nombreux textes « de rappel du droit » existants sur le sujet, on peut citer le plan d’action pour la deuxième décennie internationale de l’élimination du colonialisme (2001-2010), qui est en annexe de la résolution 55/146 du 8 décembre 2000. L’article 11 stipule que « les puissances administrantes devraient veiller à ce que l’exercice du droit à l’autodétermination ne soit pas entravé par des modifications de la composition démographique dues à l’immigration ou au déplacement des populations dans les territoires qu’elles administrent » .
On peut rappeler, en ce qui concerne les Comores, pays indépendant et premier cobaye de la « Mayottisation » (Mayotte appartient à l’Etat comorien au regard du droit international), que la Résolution 2625 (XXV) du 24 octobre 1970 réaffirme la condamnation de la sécession, en indiquant que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne peut et ne doit être interprété « comme autorisant ou encourageant une action, quelle qu’elle soit, qui démembrerait ou menacerait, totalement ou partiellement, l’intégrité territoriale ou l’unité politique de tout Etat souverain et indépendant ». La même résolution précise que « tout État doit s’abstenir de toute action visant à rompre partiellement ou totalement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un autre État ou d’un autre pays ».
© Copyright 5 mai 1944-2012 Témoignages | Tous droits réservés.
La reproduction, même partielle, des contenus des pages de ce site sans accord préalable est strictement interdite (les citations sont autorisées par le droit français pour commentaires et critiques, tant que ceux-ci y sont strictement concomitants et que sont précisés l’auteur original et le lien Internet vers la page source).