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Préalables à l’égalité réelle

Echange de courriers entre Paul Vergès et François Hollande

Manuel Marchal / 1er septembre 2016

Hier en conférence de presse, Paul Vergès a donné une perspective à l’égalité réelle et en a également indiqué les préalables. Il a constaté le silence des responsables politiques de La Réunion à quelques semaines du passage du texte à l’Assemblée nationale et au Sénat.

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Paul Vergès présente la réponse du président de la République à son courrier.

Paul Vergès a récemment adressé au chef de l’État son analyse afin d’apporter son éclairage sur le projet de loi égalité réelle. Cette contribution a donné lieu à une réponse personnelle du président de la République le 11 août. François Hollande souligne qu’ « avec la meilleure attention » il a pris connaissance de cette contribution « qui apporte un éclairage utile sur la situation de La Réunion (...) soyez assuré qu’il en sera tenu compte de votre analyse et de vos propositions ». La lettre de Paul Vergès rappelle son analyse de la perspective sur un quart de siècle, le délai au bout duquel l’égalité réelle devra être effective.

En préambule, le sénateur de La Réunion indique que c’est la première fois que pour l’outre-mer, un président de la République engage son gouvernement pour un quart de siècle. Il fait part de sa crainte de la sous-estimation de la complexité des problèmes posés qui découle d’une philosophie institutionnelle, celle de l’intégration et de l’assimilation. Héritée de l’Empire romain, elle a construit des États centralisateurs et intégrationnistes, notamment la France, l’Espagne et le Portugal. Pour la France, c’est la construction d’une unité autour d’une seule langue, le français. C’est pourquoi à La Réunion, « des décisions de Paris ont marqué notre histoire ». L’exposé des motifs de la loi de George Pau-Langevin décrit comment le colonisateur a appliqué une politique d’intégration et d’assimilation, l’ex-ministre dit que La Réunion était une marche vers l’intégration. La loi du 19 mars va dans ce sens avec l’application des lois existantes et à venir en France. « Pourquoi ce statut de département est-il un échec au bout de 70 ans ?

Cette interrogation manque au projet du gouvernement, qui n’analyse pas les raisons des inégalités. Pourquoi la promesse n’a pas été tenue ? »

L’échec de l’intégration

« Pour La Réunion, l’échec découle de la politique d’intégration menée par Paris », affirme Paul Vergès. « L’égalité est un problème de revenu, alors que le premier acte du gouvernement de l’époque était de dire que les fonctionnaires d’État conserveront le supplément colonial : 2,2 fois le salaire de France, un voyage tous les trois ans, trois ans de service donne quatre années de cotisation retraite, retraite indexée ».

Dans un pays colonisé, le premier acte a donc été de diviser la population.

La deuxième raison de l’échec a été la destruction d’un service public de chemin de fer. « Il transportait la population très pauvre, et les marchandises dont les cannes. On appelait à son remplacement par autre chose ». C’est l’automobile avec toutes ses conséquences, un réseau routier insuffisant et des embouteillages. 29000 voitures cette année, les accidents découlent de cela. Cela amène le monopole de l’énergie.

Le troisième élément était l’ignorance de l’entrée de La Réunion dans la transition démographique qu’avait connu la France et qui avait permis à l’Europe de conquérir le monde.

« Le monde influence La Réunion »

Aujourd’hui, les exportations représentent moins de 10 % des importations, 60 % des importations viennent de 12.000 kilomètres, le reste c’est le fioul de Singapour et le charbon d’Afrique du Sud. « On est arrivé à l’inverse de la volonté exprimée en 1946.

comment corriger cela en tenant compte de notre aspect géo-stratégique ».

« Le monde influence La Réunion », poursuit Paul Vergès, c’est le siècle du changement pour l’espèce humaine.

Le sénateur cite tout d’abord le réchauffement climatique découlant de l’activité humaine, avec toutes les conséquences que nous allons connaître. Il évoque aussi la démographie en s’appuyant sur les dernières données de l’ONU. 7,3 milliards d’habitants sur Terre en 2011, 2,5 milliards de plus en 2050 soit l’équivalent de la population mondiale en 1950. Madagascar en 2016, c’est 23,7 millions de personnes, en 2030, elles seront 33 millions, 47 millions en 2050, 105 millions en 2100. C’est la même poussée dans toutes les îles.

Paul Vergès insiste ensuite sur la mondialisation. Les anciens pays colonisateurs ont tenté de garder le contrôle sur économie des nouveaux pays indépendants, avec les accords de Lomé pour des préférences commerciales. L’OMC annule ces accords. La réponse, ce sont les APE, accords de partenariat économique entre l’Union européenne et des blocs régionaux. 28 pays d’Afrique orientale et australe sont arrivés à un accord d’intégration économique, ils négocient avec l’Union européenne. Que fera La Réunion face à la production de tous ces pays, dont ceux de la COI, avec la liberté du commerce ? L’abolition des quotas sucriers dans un an est une autre conséquence de la mondialisation. La campagne sucrière 2017 ne sera pas payée au prix de l’Union européenne, car il n’y aura plus de quota, dans à un marché mondial où le prix est 20 % plus faible.

Enfin, Paul Vergès souligne le développement de la recherche avec une population de chercheurs jamais aussi nombreuse.

« Tous ces phénomènes découlent des activités humaines, l’homme est devenu le principal facteur des changements planétaires », ajoute-t-il, prévoyant « l’entrée dans une période de nouvelle civilisation. Car on arrive par la combinaison de ces phénomènes à l’épuisement des matières qui ont fait le développement économique ».

« Si on ne tient pas compte de tout cela pour les 25 ans à venir, nous allons connaître des catastrophes. C’est ce que j’explique dans l’analyse donnée au président de la République », poursuit Paul Vergès. Le projet de loi du gouvernement doit tenir compte de l’existence d’une superpuissance dans la région, l’Inde, qui rayonnera dans tout l’océan Indien avec sa diaspora, de l’émergence de Madagascar avec l’implication des États-Unis, de la Chine, et du Japon qui vient de prêter de 25 milliards de dollars.

Continuité territoriale sur les prix

L’égalité réelle suppose également des préalables. C’est le cas de la continuité territoriale qui ne se résume pas à donner des bons de réduction pour voyager. En France, pour un même produit on paie le même prix, mais ici le coût de la vie supérieur. « Le premier problème est celui de l’intégration économique et donc de l’égalité des prix. Le gouvernement ira-t-il jusqu’à réaliser la continuité territoriale sur les prix, sinon on maintient l’inégalité des revenus. C’est un préalable à l’égalité réelle ».

Le gouvernement veut traiter les inégalités internes. Les syndicats de Guadeloupe disent ne toucher pas à la surémunération. « Si on dit ne toucher pas à l’inégalité, comment parler d’égalité ? », constate Paul Vergès. Il note également qu’au gouvernement, des ministres sont pour la remise en cause de la surémunération. Quand le problème est soulevé, un candidat à la présidentielle dit qu’il va supprimer la sur-rémunération, c’est Nicolas Sarkozy. « C’est le risque de faire écrouler tout le système économique ». Le sénateur appelle à étaler la transition sur 25 ans sur la base de deux principes. « Consacrer la surémunération à l’épargne pour l’affecter au profit du développement de La Réunion », et pour les nouveaux fonctionnaires, « utilisez l’unité de la fonction publique » et appliquer à tout le monde la différence de revenu. D’ailleurs, dans son rapport, Victorin Lurel a demandé la régionalisation du SMIC.

La Réunion dans son environnement

Un autre préalable est l’intégration de La Réunion dans son environnement régional tout en étant intégrée à la France. Le sénateur demande donc que soient négociés des moratoires avec les pays voisins sur la liberté du commerce. Il propose aussi que soit mis en valeur un atout provisoire de La Réunion vis-à-vis de ses voisins, celui d’un niveau de scolarisation sans comparaison avec les îles voisines. La Réunion compte plus de 10.000 étudiants, des centres de recherche de niveau international. « C’est un atout provisoire qui sera gaspillé si nous ne faisons rien ». Car à côté de nous, Madagascar a d’importants besoins et d’autres puissances sont sur les rangs pour accompagner son décollage. Madagascar sera-t-elle encore francophone ? « Si le gouvernement français ne prend pas la défense du français, La Réunion sera la seule terre francophone dans la région. Si le gouvernement en fait une priorité, l’acteur prinicipal est La Réunion. Mais cette proposition n’existe pas dans le plan de 25 ans pour l’égalité réelle, alors que c’est un préalable nécessaire ».

Expertiser le chantier de la route en mer

Paul Vergès pense également à l’adaptation au changement climatique. Depuis plus de 10 ans, il fait un rapport au nom de l’ONERC. Toutes les régions de France ont un plan d’adaptation, mais pas La Réunion. Or le risque d’un ouragan exceptionnel existe, que deviendront la NRL, les champs de canne fragilisés à cause de l’enlèvement des andains pour alimenter le chantier de la NRL, les carrières. Ce risque appelle deux propositions. Tout d’abord un service public de l’environnement qui aura notamment pour tâche de protéger la population des effets du changement climatique.

Ensuite, la demande d’une expertise du chantier de la route en mer, du fait de l’importance des crédits engagés. « On a oublié les matériaux ». Cela a entraîné la catastrophe de l’enlèvement des andains qui servent à lutter contre l’érosion, et la recherche de carrières tout prix dans tous les coins de La Réunion. Ce chantier est une menace pour toute l’île.

Parmi les préalables à l’égalité réelle, Paul Vergès cite l’urgence de créer le chemin de fer pour que les personnes sous le seuil de pauvreté puissent se déplacer.

Le 4 octobre commence le débat à l’Assemblée nationale. Quel est le projet de développement des députés ? « Il y a de quoi être inquiet pour les Réunionnais car aucun porte-parole ne fait connaître sa proposition. Pourquoi un seul parlementaire propose au gouvernement un plan de développement. Que font les 10 autres ? », ajoute Paul Vergès qui conclut : « cela devrait être le débat de tous les jours, mais c’est le silence total. La loi du 19 mars avait été préparée pendant 15 ans. Aujourd’hui c’est le débat du silence, surtout n’en parlons pas ».

M.M.

Paul Vergès, sénateur de La Réunion.


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