Le sens des responsabilités
10 juin, parNote de la Rédaction au sujet d’une tribune intitulée « Nommer le privilège zorey pour construire l’égalité à La Réunion »
8 décembre 2006

La laïcité confère à l’expression religieuse sa pleine signification. Elle la situe au centre de la confrontation des idées et des convictions : la parole ou le geste conserve un contenu sémantique. La religion n’est pas une simple étiquette sociale, elle est considérée dans sa particularité même. (1)
A chaque époque son vocabulaire. Les concepts qui, hier, exprimaient des valeurs universelles, le sens d’un engagement humain et respectueux pourraient bien révéler de nos jours, si l’on s’y arrête sans nuance, de nouvelles dispositions d’esprit. On peut certes penser que celles et ceux qui usent aujourd’hui invariablement du concept de la laïcité, et qui de ce fait se prétendent laïcs et vaillants défenseurs de la laïcité, n’ont pas beaucoup évolué dans leur analyse. Le discours ambiant se résumerait à faire croire au peuple que pour être un authentique laïc, il faudrait impérativement être un fervent anti-religieux. Comment prétendre alors défendre la laïcité, héritière de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, fécondée par l’apport de la culture arabo-musulmane du siècle dit des Lumières, quand on adopte une posture aussi fanatique, et quand on tient un discours aussi binaire, à la façon d’un G.W. Bush, avec d’un côté l’axe laïque, et de l’autre l’axe religieux. C’est le règne du soupçon caractérisé entretenu chaque jour par la phobie sécuritaire.
La laïcité a bon dos : voilà qu’on veut nous faire croire qu’on veille sur nous, qu’on nous protège des dangers qui nous guettent : lent dépérissement de l’unité de la République, communautarisme, endoctrinement, terrorisme... et cacher les vraies causes des dangers en mentant sur le vide des propositions politiques. Penser la laïcité en termes de lois et de structures, c’est oublier que celle-ci se fonde aussi et surtout sur une certaine idée de la citoyenneté et de l’organisation sociale : l’égalité, le refus de la discrimination et du racisme, l’accès à l’éducation, à l’emploi, à l’habitat, l’opposition au communautarisme économique, social, religieux, idéologique sont autant de principes et de valeurs qui donnent sens et orientation au cadre légal de la laïcité.
La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat n’a pas institué une logique de refus du religieux, mais celle d’une distance au religieux qui favorise le choix individuel et le respect de la pluralité des croyances. Dans ce sens, la laïcité doit jouer son rôle premier, celui du fondement éthique de l’Homme, une éthique de la responsabilité. Elle ne vise ni la négation du fait religieux, ni la relégation des convictions dans la sphère du privé, mais l’avancée de la liberté d’expression dans toutes ses composantes individuelles et collectives.
Liberté d’expression à ne pas confondre avec la liberté d’insulter. En cela, elle doit participer à l’approfondissement des “droits culturels fondamentaux”. La République ne sera véritablement laïque que si elle sait renouer avec cette vocation première. Elle doit retrouver dans la diversité culturelle, religieuse, idéologique, à la fois sa source initiale et une nouvelle inspiration. En cela, elle n’est la propriété de personne si ce n’est celle des hommes. D’ailleurs, elle se situe à l’opposé de deux systèmes politiques : les Etats théocratiques et les régimes totalitaires, qui ont en commun de rejeter le pluralisme ; les uns en persécutant les expressions religieuses : les intégristes laïcs. Les autres en assimilant l’athéisme comme l’agnosticisme à un crime blasphématoire : les intégristes religieux.
Le poète français Charles Baudelaire avait eu cette formule heureuse : « La plus belle ruse du diable est de nous persuader qu’il n’existe pas ». Dans la même veine, on pourrait affirmer que le succès le plus diabolique des comploteurs d’aujourd’hui est de nous persuader que les comploteurs et les complots n’existent pas... il suffit de s’inspirer de certains intégristes laïcs pour évaluer combien la tradition laïque française est chaque jour un peu plus trahie au nom de la laïcité elle-même. La vie nous apprend que c’est dans le respect mutuel de nos intelligences et de nos sensibilités que nous fortifions l’amour dans nos cœurs. Être musulmans, vivre notre foi, intégrer le bien d’où qu’il vienne et promouvoir le bien où que nous soyons. Connaître l’autre pour faire le choix du bien qu’a produit chaque civilisation et réformer avec sagesse et dignité. Avec exigence et humilité.
Le processus qui a mené à la laïcité a été long, fait de progrès et de reculs, de luttes et d’alliances. Cette lecture de l’Histoire a mis en évidence des tensions : les enjeux qui l’ont jalonnée ainsi que les mots, les notions employées en ont pris naturellement la couleur. Ainsi, “laïcité” résonne-t-elle souvent dans l’esprit de l’Occidental comme un synonyme de liberté, de libération, en tout cas d’autonomie. Quelles que soient ses différentes acceptations, elle reste une référence centrale parce qu’elle a rendu l’Homme à son humanité, accompagnant son développement personnel, encourageant son inclination au savoir d’où fleuriront les découvertes scientifiques et techniques. Elle a investi la conscience du plus impératif des droits : le droit de choisir. Qui pourrait le nier ? (2)
(1) Jacqueline Costa-Lascoux est Directrice de recherches au CNRS au centre d’études de la vie politique française. Membre du Haut Conseil sur la Laïcité. Experte auprès du Conseil de l’Europe.
(2) Tariq Ramadan est Professeur invité à Oxford - Grande Bretagne. Il enseigne la Philosophie et la Littérature française ainsi que l’étude comparative des philosophies occidentale et islamique. - Extrait de son livre : Les Musulmans dans la laïcité - Editions Tawhid - 1994.
Farouck Issop
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