Soutien d’une filière dominante ou développement territorial ? Le cas du sucre à La Réunion -3-

« Projet sucrier et jeu des acteurs en place »

14 août 2008

« Dès 1995, la préservation des espaces agricoles nécessaires au maintien de la filière devient la pierre angulaire de la politique sucrière. Dans ce contexte d’espace raréfié, le choix d’une agriculture cannière extensive peut être légitimement questionné. À l’inverse, l’État et les collectivités territoriales continuent d’accorder une attention particulière au maintien de ce modèle de développement sucrier. Pour quelles raisons ? Pour quels objectifs ? Comprendre le poids de la filière dans la définition des politiques publiques semble être un préalable à toute réflexion prospective » : Dans la troisième partie de son article paru en 2004 dans ’Cahiers d’études et de recherches francophones / Agricultures’ apporte des réponses à ces questions. Les intertitres sont de ’Témoignages’.

En 1995, la fermeture de l’usine de Beaufonds marque la fin du processus de concentration. Seules deux unités subsistent pour traiter les 26.000 hectares de canne récoltées, mais les progrès techniques ne compensent plus les pertes en surface et la quantité nette de sucre produite baisse continuellement.

Les industriels réunionnais du sucre représentent un oligopole dynamique et cohérent, issu de familles de planteurs proches de certains pouvoir décisionnels. Face au déclin de l’activité, ils annoncent leur impossibilité à garantir la permanence de leur investissement en deçà d’un seuil minimal de rentabilité évalué à 2 millions de tonnes de canne annuelles. Parallèlement, pour faire de leur combat une cause régionale, ils valorisent le caractère multifonctionnel de la culture de la canne alors que les mesures d’encadrement et d’orientation de la filière restent essentiellement quantitatives.

La diversification des usiniers

La prise en compte simultanée de l’intérêt collectif et des logiques privées est délicate. Les mouvements stratégiques récents opérés dans l’industrie sucrière attestent de cette difficulté et relativisent la place de La Réunion au sein de programmes plus vastes.

Issu en 1948 de la fusion de plusieurs sociétés familiales sucrières, le groupe Bourbon, qui fut le principal acteur de l’industrie sucrière, intègre progressivement des activités de distribution, d’agroalimentaire, mais aussi de services maritimes. En 2001, la société opère un recentrage stratégique en privilégiant les activités de distribution et de services maritimes internationaux. À La Réunion, elle se désengage des activités sucrières en concluant, avec l’Union des sucreries et distilleries agricoles (Union SDA), un accord comprenant une prise de participation majoritaire de l’Union SDA (1) dans la Sucrerie de Bois-Rouge et dans la société Eurocanne, spécialisée dans le conditionnement et l’expédition des sucres. Le groupe Bourbon conserve en revanche l’important patrimoine foncier agricole dont il dispose à l’île de La Réunion (3.460 hectares), qui fait régulièrement l’objet de cessions directes ou permet la réalisation d’opérations de lotissements industriels ou destinés au logement (2).

Dans la distribution, il conserve sa place de leader à La Réunion où, dès les années 1970, il a développé différents formats de supermarchés, d’hypermarchés et de cash and carry. Il a exporté avec succès ces concepts dans les îles de l’Océan Indien et au Vietnam, où il réinvestit dans la branche sucrière.

« Délocalisation complète de la production de sucre ? »

Peu après, l’Union SDA prend le contrôle de Beghin-Say et s’implante au Brésil en 2000 en créant la Société Franco-brésilienne des sucres et alcools avec Cosan, leader brésilien du sucre. La stratégie de diversification sectorielle et géographique opérée par ces groupes est explicite et compréhensible. Dans cette logique, la délocalisation complète de la production de sucre est-elle envisageable ?

À La Réunion, la filière-canne peut encore rivaliser avec les pays aux coûts de production très bas grâce au soutien indéfectible des pouvoirs publics :

- sous forme d’aides à la modernisation industrielle, aux revenus des producteurs et au maintien des prix ;

- en maintenant une situation informelle de cumul « activités agricoles-travail illégal-aides sociales » qui permet aux "petits planteurs"de conserver leur activité et de participer ainsi au tonnage global ;

- en intégrant les objectifs quantitatifs de la filière aux axes prioritaires de l’aménagement du territoire.

La France ne pourra cependant plus faire cavalier seul en aidant la filière sucre au-delà des limites fixées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et devra se conformer aux règles commerciales européennes d’ici 2006, date annoncée de la modification du marché sucrier (3). Cette échéance interroge la pérennité du modèle de développement actuel, fondé sur une concentration du foncier agricole et une augmentation de la taille d’exploitations majoritairement cannières.

Cécile Martignac

(à suivre)

Extrait d’un article paru dans "Cahiers d’études et de recherches francophones / Agricultures. Volume 13, Numéro 6, 516-21"

Notes

(1) Aujourd’hui Tereos.

(2)
Groupe Bourbon. Rapport annuel 2002. La Réunion : Sainte-Marie, 2003 ; 108 p.

(3) NDLR : Cet article a été écrit avant la publication de l’actuel réglement sucrier européen. Ce dernier débouche sur une baisse du prix du sucre de 36%, les aides des pouvoirs publics compensent cette baisse. Ce principe est en vigueur jusqu’en 2014. Mais qu’adviendra-t-il après ? Personne n’a de certitude.

Dossier suivi par Manuel Marchal


Diversification pour l’usinier, mais pour le planteur ?

Avant l’accord de 1969, le planteur était le propriétaire de la canne du début à la fin. L’usinier percevait un tiers de la valeur de tous les produits issus de la transformation de la canne pour se rémunérer.
L’accord de 1969 a changé la structure de la filière. Cela a permis à l’usinier de laisser seul le planteur supporter le risque de la culture de la canne, car il a pu se concentrer sur l’industrie, et utiliser la produit de la vente de ses terres pour se diversifier. Il est donc implanté dans plusieurs activités qui n’ont rien à voir avec la culture de la canne, mais cela n’empêche pas l’usinier de bénéficier d’aides publiques au titre de son statut de producteur de sucre. Cette année, il touchera 36,6 millions d’euros au titre de l’"aide forfaitaire d’adaptation".
Mais depuis 1969, comment le planteur s’est-il diversifié ? A-t-il pu investir dans la grande distribution, dans la pêche, l’immobilier ou la production d’électricité tout en continuant la culture de la canne ?
Si le planteur veut toucher toutes les aides publiques auxquelles il a droit, il doit rester concentré sur la canne, et il ne peut donc pas se diversifier, contrairement à l’usinier.
Ce qui veut également dire que dans les conditions actuelles de répartition des richesses de la canne, un planteur doit voir son revenu complété par une aide sociale pour vivre décemment.

M.M.

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