Vous présentez votre roman comme une docu-fiction. Quelle est la part du documentaire dans ce livre ?
A chaque fois que l’on écrit, l’écriture s’enracine toujours dans un cadre que l’on connaît. Sinon, comment faire exister une fiction ? J’aime rappeler cette phrase de Stendhal qui disait que le roman est un miroir que l’on promène au long du chemin. Pour mon dernier roman “Oscar”, je me suis plongé dans les souvenirs d’enfance. Pour “Bob”, j’ai ressenti le besoin de m’inscrire dans un cadre familier. Radio Freedom est un point de vue sur La Réunion. Lorsque des amis viennent en vacances à La Réunion, ils consultent le guide du Routard pour se faire une idée de l’île. Je leur conseille alors d’écouter Radio Freedom qui fait parler cette Réunion absente des cartes postales, une Réunion qui ne se montre pas alors qu’elle est très présente. Mais je n’ai pas voulu faire une compilation des meilleurs ou des pires moments de Freedom dans mon roman. Mes amis disent retrouver cette dimension très forte de la radio. Quoi qu’on en dise, tous les Réunionnais écoutent Radio Freedom, et pas seulement en voiture, pendant les embouteillages. On se laisse captiver par ce qui se passe, malgré les idées que l’on peut avoir sur cette radio. Il y a une humanité profonde qui se dégage. La dimension romanesque a été impulsée par ces gens qui s’autorisent à parler d’eux.
Dans ce roman, vous allez jusqu’à restituer le parlé mi-français, mi-créole qu’on entend sur les ondes...
Oui. Je n’ai plus le souci du professeur que j’étais de mettre de l’ordre dans les langues, ce souci pédagogique. Quand j’écoute comment les gens parlent à l’antenne, je suis frappé par une langue qui ne distingue pas le français et le créole. Il y a un passage constant autorisé entre les langues. La langue ne se crée pas en laboratoire, ce sont les gens qui la font vivre. Le mythe de la langue pure est illusoire. Je crois qu’il y a là un compromis intéressant, même si certains aspects sont contestables. Le langage est fait pour être bousculé.
Comment vous est venu l’idée du Freedo Roman ?
Au départ, c’était un jeu, un défi dans le cadre d’un atelier d’écriture. On tirait au sort des morceaux de papier, avec inscrits dessus des noms d’objets, parfois insolites, avec lesquels faire des récits. J’y ai trouvé une forme de récit à concrétiser. J’ai commencé à imaginer des appels à Madame Aude, à Chloé, et je mis suis pris au jeu en écoutant la radio. Cette Réunion que j’entendais à l’antenne n’était pas celle de l’IUFM où j’étais professeur. C’était celle des repas de familles, quelque chose de profondément réunionnais qui s’entend dans l’intimité du poste. Il est née entre cette Réunion et moi-même une sorte de connivence, une solidarité que j’ai travaillée pour écrire ce roman.
Avez-vous voulu passer un message, en faire ressortir une morale à travers ce roman ?
Des messages il y en a certainement mais ce n’est pas une volonté. C’est au lecteur d’interpréter. Les histoires passent en boucle sur cette radio. Ce sont toujours les mêmes : les embouteillages, la dépression, etc... Dans “Bob”, je raconte l’histoire de cette fille fragile, dépressive, touchée par l’absence du père. Ces histoires de carence, de fragilité sont très fréquentes à La Réunion, souvent liées à la question de la paternité. Le rôle du père n’est pas bien défini. Ce Bébert, par exemple, est détestable dans le roman. C’est ce genre de questions qui m’ont agité sur le plan romanesque.
Il n’a pas été dans mon intention de porter un jugement sur cette radio. Le personnage qui appelle pour critiquer à la fin du roman ne représente que tous ces gens excédés qui téléphonent quotidiennement. Les animateurs leur donnent d’ailleurs la parole pour ne pas paraître trop censeurs. Mais si ce livre permet de lancer un débat sur ce média, se poser la question de ce qu’elle apporte ou du danger qu’elle peut représenter, pourquoi pas ? Mettre la parole par écrit permet la critique. L’analyse devient possible avec la distance, alors que l’audition est très émotionnelle.
Quand ceux qui ont lu le livre m’en parlent, une fois sur deux, ils commencent par une discussion sur Freedom au lieu du texte. Si ce livre contribue à interroger la place de la radio dans la société réunionnaise, à lancer le débat sur ce phénomène médiatique, c’est intéressant.
Pourquoi ce titre “Bob” ?
Au début, j’avais choisi un autre titre. “Ode à Madame Aude”. Et puis j’ai travaillé sur le journal de Marie, cette jeune fille dépressive qui intervient à l’antenne. Son Bob c’est à la fois son journal intime et son attachement à la radio, à travers l’animateur Bobby. Bob, Bobby, le titre était tout trouvé.
Est-ce simple d’écrire un roman entièrement sous forme de dialogue ?
C’est en effet une forme romanesque rare et difficile pour faire avancer l’histoire. Certains romans fonctionnent sur le mode de la pensée intérieure mais rarement avec le dialogue. J’ai eu peur que cela ne rende pas la lecture aisée. Et il est vrai que j’ai eu du mal à choisir un éditeur. Mais l’histoire se déroule à travers le dialogue, puisque les narrateurs, ce sont les gens qui appellent.
Edith Poulbassia
Daniel Lauret en bref
Daniel Lauret a enseigné à l’IUFM de La Réunion. Il a publié sur le créole, "Le créole de la réussite", en 1991. Après “Monsieur Oscar”, un regard d’enfance sur son île publié en 2004, l’auteur livre une tranche de La Réunion d’aujourd’hui avec ce dernier roman.






















