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De Bucarest à La Réunion
3 septembre 2007
En octobre 2007, une exposition de peintures qui aura lieu au centre de Bucarest doit accueillir des toiles en provenance de La Réunion : quelques-unes des œuvres de Raoul Lebel, décédé en juillet 2006 à La Montagne, à l’âge de 99 ans. La découverte posthume d’une vie déroulée comme un triptyque - en Roumanie, en France, puis à La Réunion - ravive dans le pays d’origine de Raoul Lebel un intérêt patrimonial : le début d’une nouvelle vie pour une œuvre connue jusqu’alors de quelques rares collectionneurs ? Peut-être... si les promoteurs de ce regroupement font preuve de discernement et ne confondent pas esthétique et idéologie douteuse.


Selon les correspondants roumains de la veuve de Raoul Lebel, Monique Portier-Lebel, Raoul Lebel serait pratiquement tombé dans l’oubli - bien que sa famille, elle, soit connue de ses compatriotes des bords de la Mer Noire. On aurait même donné pour mort, depuis 1982, un dénommé Raoul Egon Lebel, alors que - s’il s’agit bien de la même personne - il était alors en exil dans le Sud de la France.
La découverte récente, « dans un grenier », d’une trentaine de toiles datant de la “période roumaine” (1907-1962) de Raoul Lebel aurait relancé l’intérêt que certains lui portent aujourd’hui dans sa patrie d’origine. La veuve du peintre - qui vit à La Montagne, dans la maison que le peintre s’est construit en arrivant à La Réunion, il y a tout juste 20 ans - dit avoir été contactée par « un jeune critique d’art », Adrian Buga, et par le prince Radu, de la branche des Hohenzollern-Veringen - peut-être un gendre d’Anne de Bourbon-Parme et de Michel 1er de Roumanie, qui régna avant guerre puis de 1940 à 1947, jusqu’à l’arrivée au pouvoir des communistes.
Le critique d’art roumain a fait le déplacement jusqu’à notre île, en mars dernier, pour découvrir le versant réunionnais du patrimoine Lebel et faire connaître dans la foulée à Monique Portier-Lebel l’œuvre de la période roumaine, passée avec Ana Beja, la première compagne du peintre, aujourd’hui âgée de 85 ans. Femmes et toiles, toute la galaxie Lebel - à l’exception de Liliane, la deuxième compagne du peintre, décédée en 1985 - s’est retrouvée à Bucarest pour une exposition qui a eu lieu en mai. Mais à cette date, les toiles réunionnaises étaient restées à La Montagne. Avec l’aide de la Région, une sélection de peintures de la dernière période ira à Bucarest pour l’exposition d’octobre.
Qui est Raoul Lebel ? Le fait est que, si la famille Lebel garde en Roumanie une certaine notoriété, l’œuvre du peintre a traversé tout le siècle avec une remarquable discrétion. Il n’aurait jamais exposé en Roumanie avant 1962 - date de son départ pour la France avec Liliane, sa compagne depuis la fin de la guerre. C’était quelques années avant l’arrivée au pouvoir de Nicolae Ceausescu.
Raoul Lebel était né à Bucarest en 1907, année d’une rébellion paysanne réprimée dans le sang. Sa famille paternelle - des banquiers alsaciens - s’était établie en Roumanie lors de la construction du chemin de fer, au milieu du 19ème siècle. La branche maternelle est issue d’une famille de Khazars venue du Caucase vers la même époque. Raoul Lebel est né dans un milieu aisé et cultivé d’industriels minotiers. Il a reçu une éducation polyglotte et fut envoyé à l’Ecole évangélique de Bucarest. Pressenti dès 1925 pour reprendre l’affaire familiale, le jeune homme poursuit en même temps une formation à l’école des Beaux-Arts de Bucarest et à l’académie Julian, à Paris. Il rencontre Liliane, mais épouse Ana Beja.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est mobilisé dans les unités motocyclistes de l’armée roumaine, alors rangée aux côtés de l’Allemagne nazie.
Après la guerre, la Roumanie connaît le sort des satellites de l’Allemagne (avec la Hongrie et la Bulgarie) : rançon de guerre, livraisons en logistique et en vivres (dont beaucoup de céréales) au titre de restitution des biens enlevés par les Allemands, entretien de l’armée soviétique d’occupation, etc... L’inflation et une politique de crédit sévère affaiblirent les anciennes classes dirigeantes et les entreprises privées, dont beaucoup furent nationalisées. Des oncles du peintre resteront emprisonnés une dizaine d’années. Raoul Lebel, lui, garde son atelier et survit matériellement en peignant des foulards de soie pour une coopérative.
Lorsqu’il retrouve Liliane, l’un et l’autre sont libérés de leur conjoint respectif. Une vingtaine d’années plus tard, sur l’intervention d’une tante de Liliane vivant en France et liée à des milieux politiques de la droite française, ils quittent la Roumanie pour Paris, où ils vont rester environ 3 ans. En 1962, Raoul Lebel expose à la galerie Bernheim (Paris) et se fait connaître de quelques premiers collectionneurs. Il poursuit des recherches sur le chromatisme, s’inspire des écrits de Paul Valéry et est présenté dans différents Salons en France, en Belgique, en Suède.
En 1965, la tante qui les avait accueillis et soutenus décède, léguant au peintre une petite fortune qui lui permettra d’acquérir une grange dans le Sud de la France, à Roussillon en Vaucluse, où Raoul Lebel installe un atelier. En 1979, il expose au Festival d’Avignon, il reçoit beaucoup d’Allemands dans son atelier et sa renommée s’étend... Il expose en Allemagne, au Canada, à New-York, en Belgique et en Norvège.
Il a rejoint La Réunion en 1987, après la mort de sa deuxième femme. Il a peint jusque vers 2003, transmettant sa méthode à sa troisième épouse, qui fut aussi son élève, à qui il a demandé de « passer le flambeau ». Il est enterré au cimetière du Père Raimbault, à Saint-Bernard, dans une tombe jaune ocre, de la même couleur que sa maison.
Si les Roumains sont curieux de découvrir sa période picturale réunionnaise, ils nous donneront l’occasion de mieux connaître les œuvres de la période roumaine, puis provençale. Un catalogue doit être édité pour l’exposition d’octobre, préfacé par le prince Radu. Télé Réunion réalisera à cette occasion un documentaire de 26 minutes, ainsi que 4 épisodes de 2’30 insérés en feuilleton dans le journal télévisé.
P. David
La “méthode” Lebel
Les proches de Raoul Lebel parlent d’une peinture « écrite comme une partition » et d’une « méthodologie du chef d’œuvre » dans la composition et la construction, qui visait à faire ressortir l’harmonie des couleurs. « On ne peint pas au petit bonheur la chance - disait-il -, il faut préalablement écrire sa toile... ». Il écrivait les siennes en des codes de chiffres et de lettres désignant les couleurs de la table chromatique, les nuances préalablement établies, puis par des cercles correspondant à la disposition et aux proportions, établies selon le fameux “nombre d’or” tiré des thèses de son compatriote Matila Ghyka.
Prince roumain, diplomate et ingénieur, Matila Ghyka théorisa à l’extrême des intuitions mathématiques portant sur les rythmes pythagoriciens dans l’expression esthétique, en s’inspirant d’un courant philosophique allemand du 19ème siècle.
Quant au “nombre d’or”, il est considéré comme une « simple curiosité mathématique » par les scientifiques d’aujourd’hui. « Un mythe », ajoute Marguerite Neveux, docteur en Histoire de l’art à l’Université de Paris I.
Cette théorie, très controversée, a donné lieu à de nombreux amalgames, en particulier pendant la période trouble de l’entre-deux-guerres et de la suprématie nazie. En 1929, Matyla Ghyka écrivait : « Le point de vue géométrique a caractérisé le développement mental (...) de toute la civilisation occidentale (...), ce sont la géométrie grecque et le sens géométrique (... ) qui donnèrent à la race blanche sa suprématie technique et politique ». Ces thèses ont depuis fait faillite.
Il serait plus simple et plus honnête de réunir des points de vue esthétiques sur cette œuvre. Or, ils sont difficiles à trouver. La seule référence qu’il nous soit possible de mentionner ici à la peinture roumaine d’avant 1965 est un article du grand critique d’art François Pluchart, paru dans “Combat” du 26 octobre 1961 sous le titre « Cette Roumanie qui n’est pas encore hypergraphique ». S’est-il intéressé à la méthode Lebel ? Cela reste à vérifier.
Sinon, il faudrait admettre que l’auteur de la « méthodologie du chef d’œuvre » a oublié de se l’appliquer à lui-même. Un peu comme on dit des cordonniers qu’ils sont les plus mal chaussés...
P. D
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