Savoir ignorer

25 août 2008

Il nous arrive assez souvent de découvrir dans les faits-divers des drames liés à la sorcellerie et d’entendre autour de nous des témoignages poignants de victimes qui se sont laissés abuser par de soi-disant voyants ou de prétendus gourous. Mais au-delà de la colère qui nous saisit, faut-il en rester là et ne pas chercher à comprendre ? Par quel étrange mécanisme, des personnes qui ont l’air pourtant de bonne foi, arrivent à tomber aussi facilement dans le piège ? Nous pourrions faire appel aux circonstances, invoquer les épreuves que nous avions traversées nous-mêmes... Mais n’y aurait-il pas aussi, bien ancrée au fond de nous, une certaine disposition à croire, qui semble tout à fait naturelle ? Si ces quelques lignes du philosophe Alain pourraient nous aider à y voir plus clair :
« N’importe quel vivant, par sa structure, est un récepteur admirable de toutes ondes, sons, lumière, chaleur, effluves d’orage. Et s’il reste à écouter son corps, je ne vois point de raison pour qu’il ne devine pas et ne pressente pas mille choses, car tout s’annonce partout.
Hier, sur mon seuil de campagne, regardant vers Paris par une trouée entre deux collines, je me disais : ‘‘A cette heure, la tour Eiffel envoie ses messages. Si je tendais un long fil de cuivre bien isolé, et si j’en approchais un autre fil mis à la terre, j’aurais une petite étincelle à chaque onde.’’ Et notre corps est antenne aussi, qui reçoit à tout instant une pluie d’ondes annonciatrices. Il n’y aurait donc qu’à s’abandonner aux impressions, à les amplifier toutes en réagissant sans choix, en somme à faire le fou, pour devenir un prophète passable. Car on est toujours servi par des coïncidences tragiques, et surtout par la foi des autres, qui fait arriver ce que l’on prédit. Il y eut des civilisations où cet art tenait lieu de science, ce qui enlevait à tous le moyen et même la permission de distinguer le vrai du faux. De là tyrannie, sauvagerie, règne des passions. (......)
L’intelligence ne peut voir clair que si elle repousse d’abord ces perceptions innombrables, continuellement modifiées par le cours du sang et des humeurs. (......)
Il y a sans doute quelque vérité dans ce vieux préjugé que les fous connaissent l’avenir ; mais je ne voudrais point être fou. "Savoir ignorer", voilà une belle devise. »

Georges Benne


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus