À propos du film ’Nuit Noire’ ce soir sur Canal Plus

Un crime à Paris, aux répercussions à La Réunion

14 juin 2005

Lorsqu’il y a un an et demi, Canal + a exposé sa nouvelle politique de fiction portant sur des unitaires traitant de périodes fortes des cinquante dernières années de l’histoire de France et pas toujours pour ses heures de gloire, le sujet du 17 octobre 1961 s’est révélé comme une évidence pour les producteurs Thomas Anargyros et Édouard de Vésinne.
En effet, bien que, depuis la fin des années 80, quelques livres ou des couvertures de quotidiens nationaux en aient parlé, cette page de l’histoire de la guerre d’Algérie est restée, depuis plus de quarante ans, occultée du grand public. (Source Canal Plus)

(page 9)

La guerre d’Algérie n’a certainement pas fini de faire couler beaucoup d’encre et d’impressionner des kilomètres de pellicules. Ce soir, Canal Plus Réunion va nous faire voir une des pages tragiques de cette guerre, le jour où Maurice Papon fait basculer l’Histoire en ouvrant un nouveau front.
L’ancien collaborateur de Vichy au passé trouble, ministre de l’Intérieur du Général de Gaulle, décide de pratiquer l’art du bâton sur la diaspora algérienne qui vit dans les bidonvilles de Paris, notamment ceux de Nanterre, Ivry, Vitry, Villejuif.
Dans la soirée du 17 octobre, la police, qui a installé des barrages aux portes de Paris, arrête des milliers d’Algériens. Je me souviens de ce blocage, j’étais dans une cité d’urgence, le responsable de cette cité, était gardien de la paix à la PP (Police parisienne), ce soir-là, il a fait le tour de la cité pour nous dire de rester chez nous et de nous enfermer à clef jusqu’au lendemain matin.
Il faut dire que ce type de cité d’urgence était en majorité occupée par des Algériens. Le soir, au travers des fenêtres, on a vu des camions de police investir les rues du bidonville et le boucler complètement, c’est seulement le lendemain que l’on a appris par la radio que cette nuit-là, à Paris, il y avait eu une manifestation et que des policiers avaient été tués par des activistes du Front de libération nationale (FLN).
Quant aux morts, du côté algérien, ce n’est que plus tard par le journal "l’Humanité" et par nos voisins algériens que nous avons su l’ampleur de cette rafle. La guerre d’Algérie avait franchi la Méditerranée pour s’installer sur le sol français !

L’histoire, la vraie, celle que l’on a tentée de nous dissimuler

L’histoire, la vraie, celle que l’on a tentée de nous dissimuler pendant de nombreuses années, c’est que le 17 octobre 1961, 30.000 Algériens descendent en cortèges, désarmés et pacifiques, des banlieues vers le centre de Paris. À l’appel de l’organisation clandestine du FLN qui organise, encadre et contrôle étroitement la manifestation, hommes, femmes et enfants, entendent protester contre le couvre-feu décidé par le préfet de police.
Maurice Papon a en effet décrété la fermeture des débits de boisson fréquentés par les Nord-Africains, dès 19 heures, et recommande très fermement à ces derniers de ne pas sortir la nuit. Dans la soirée, la police, qui a installé des barrages aux portes de Paris, arrête des milliers d’Algériens.
Ceux qui ont échappé aux mailles du filet tentent de défiler sur les grands boulevards, place de la Concorde, place Saint-Michel. Ils sont immédiatement chargés avec une sauvagerie inouïe et sur le pont de Neuilly, les policiers ouvrent le feu.
Dans la nuit, plus de 11.000 arrestations sont opérées : depuis la rafle du Vél’d’Hiv, presque 20 ans plus tôt, c’est la plus grande rafle de l’Histoire. Dans les jours qui suivent le 17 octobre, on repêche dans la Seine des cadavres qui flottent au fil de l’eau. On ne saura jamais exactement le nombre des victimes.

Des excuses

Ce soir on verra un film sans concession, mais tout ne sera pas dit. La France après avoir subi les affres de l’occupation nazie, aura recours au même homme qui a servi le pouvoir fasciste pour exercer une répression sanglante sur des Algériens qui ne demandaient qu’une chose, le droit à l’autodétermination. Alors viendra, comme à l’accoutumée, le long cortège des répressions, des "ratonnades" et pour finir, on aura recours à la déportation.
Qui à La Réunion se rappelle que l’on a déporté des Algériens, ici même sur notre île, sur cette terre de tolérance ? Il y eut comme autres lieux de déportation la Nouvelle-Calédonie et Madagascar.
Lorsque l’on sait cela, on ne s’étonne pas que Paul Vergès, alors directeur de "Témoignages", ait pris part à une campagne de clarification sur ces événements. Pour ce faire, Paul Vergès s’est servi de son journal, et à pleines pages, il a reproduit les articles parus dans "l’Humanité" et "Le Monde" qui dénonçaient les massacres de la police parisienne.
Bien mal lui en a pris, il fut déféré au tribunal, et condamné à de la prison ferme. Il se vit condamné pour avoir publié des articles de presse qui rendaient compte de prétendus mensonges. On lui rappelait que même si ces articles avaient été publiés en métropole, c’était différent, car en France personne ne croyait ce qui était écrit dans ces journaux, tandis qu’ici, cela confortait les Réunionnais dans l’erreur.
C’est certain, les Réunionnais étaient, pour la justice, sans doute trop stupides aux yeux de certains magistrats pour comprendre ce que sont de bonnes informations.
Maintenant que le moment de vérité est arrivé, il serait temps que les excuses suivent. L’État français doit des excuses à ceux qui ont porté les valises puisque l’on reconnaît qu’ils avaient raison, à ceux qui ont combattu cette société colonialiste puisqu’ils avaient raison, à ceux qui ont été déportés puisqu’ils avaient raison, aux journalistes qui écrivaient des mensonges qui sont devenus des vérités puisqu’ils avaient raison.

Philippe Tesseron


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