Culture et identité

« Un personnage clef du maloya »

Simon Lagarrigue dit “Dada”

Témoignages.re / 14 mars 2009

Sixième édition Zenés Maloya samedi 21 mars au Théâtre de Saint-Gilles à l’initiative de l’association les Chokas et l’Office Départemental de la Culture. Parmi ses invités, “Dada”, leader du groupe Résistance, « in troup maron ». Les anciens s’en souviennent.

Simon Lagarrigue, “Dada” pour la famille et les amis, zarboutan nout kiltir, est né en 1938 et jouait le maloya depuis tout petit, grâce à son père, le célèbre moringueur et joueur de maloya Henri Lagarrigue (1916-2002), à l’époque un « artiste marron » de par l’interdiction et la répression. À chaque fois qu’il y avait « in manzé sou la tab » (une cérémonie en l’honneur de la famille disparue), Simon, avec sa sœur Céline Lagarrigue, l’épouse de Firmin Viry, et ses autres frères et sœurs écoutaient religieusement les anciens, « li té donn le vwa dé tanzantan » et « té bat la min ». Le maloya pour la famille Lagarrigue était une musique, un chant, une danse, un appel aux ancêtres, un héritage d’une longue tradition qui leur appartenait corps et âme.

Tous les premiers novembre Sérvis kabaré ou Servis Kaf

Chez Henri, le Sérvis kabaré ou Servis Kaf avait lieu tous les 1er novembre. Cette cérémonie religieuse rendait hommage aux ancêtres de Simon selon les croyances héritées de la Grande Ile. Parallèlement au rite religieux qui consistait à sacrifier les coqs, à donner aux morts de la nourriture, du rhum et des cigarettes afin de remercier leur ancêtre pour leur protection pour l’année à venir, cette réunion familiale des intimes et des amis qu’est le Servis Malgas est aussi une invitation à la réjouissance, au concert des voix et des percussions et au rassemblement festif.

Souvent, quand arrivaient les samedis et dimanche soir, pour se distraire après une rude semaine de travail, avec les camarades du coin, « inn ti lanbians » était organisé. Un petit verre de rhum, une volaille de la cour, et c’était parti pour la fête et la danse jusqu’à très tard dans la nuit. À l’époque, il n’y avait pas de cinéma et aucune distraction dans le quartier.

Bal bouquet

Simon a connu le bal bouquet jusqu’à l’âge de 14-15 ans. C’était une surprise partie, on préparait un bouquet énorme et, vers les 11 heures du soir, on faisait une ronde avec son cavalier ou sa cavalière. Le maître des lieux tenait le bouquet à la main au milieu de la ronde qui tournait, tournait, et à un certain moment, donnait le bouquet à un danseur. Ce dernier, s’il ne se sentait pas capable, remettait le bouquet en jeu, mais s’il se sentait « gayar », c’est lui qui l’organisait la semaine suivante. Les bals bouquet se faisaient toujours sous salle verte avec « un zaz maron » (un orchestre) : Mimi Daprice, Carlo Céleste...

Chanter à la première Fête de “Témoignages”

Son premier groupe fut de 1959 à 1971 le groupe Résistance, « in troup maron » dans lequel évoluait Maxime Payet, Alain Ivoula... La troupe ne pouvait pas jouer ailleurs que « devant la porte », car il y avait beaucoup de répression et les amendes étaient sévères ainsi que la confiscation de tous les instruments. Simon a commencé à chanter devant un micro à la première Fête de “Témoignages” à Saint-Paul en 1969. Il a ensuite continué à participer à cette manifestation, soit avec sa troupe, soit beaucoup plus tard avec Firmin Viry. Il a été l’une des principales têtes d’affiche du 1er festival de la Jeunesse à Roche Maigre Saint-Louis en 1971. Il a aussi été à Saint-Paul, Saint-André en périodes d’élection « pou in koutmin maloya ».

En mai 1968, lui, son père, ses frères, Firmin, sa famille et ses amis participent à la fête du 1er mai. Les travailleurs de son parti devaient se retrouver au rond-point King Siong à Saint-Pierre. Ils n’ont pas eu le temps de manifester car les forces de l’ordre les ont arrêtés et la justice de l’époque les a mis injustement en prison (9 mois). Beaucoup ont pu s’enfuir « é sap lo may ». Ont été arrêtés : Simon ainsi que ses frères Alain et Yvrin, Maxime Payet, Léonel Payet, Henri Gobalou, Maurice Gobalou, André Coulama... Le maloya devient alors un symbole de contestation contre l’ordre établi. Il est censuré, mais en vain, par les autorités.

Maloya, symbole contre l’ordre établi

Le maloya de l’époque est aussi contesté par une partie de la population réunionnaise qui continue à le rejeter et ne se reconnaît pas dans ce genre de démarche musicale. Les textes de Simon se politisent, et ce dernier, avec ses frères, ses sœurs et ses amis revendiquent une identité réunionnaise authentique, salie, bafouée et refoulée. Simon et ses amis pratiquent souvent le maloya en petits groupes dans les champs de cannes, chez les partisans du Parti Communiste Réunionnais, dans les lieux privés, en cachette, afin de déjouer les tentatives d’intimidation et de censure des autorités, « nou té oblizé dissimul nout misiz ».

“Peuple Maloya”

En août 1976, sous l’impulsion du PCR qui favorise l’expression du maloya dans le cadre de ses rassemblements populaires, Dada participe à l’enregistrement de “Peuple Maloya”, le premier vinyle, avec le 33 Tours de Firmin, sur l’histoire de la musique traditionnelle (maloya) de La Réunion. Cette gravure était sous la direction du Père Christian Fontaine. Il était chargé, entre autres, de chercher et regrouper les artistes. L’enregistrement s’est déroulé à la Ravine des Cabris.

Le 6 janvier 1978, au studio Issa à Saint-Denis, Simon chante “Makwélé” sur la face A du 45 Tours de sa troupe Résistance, tandis que Danyèl Waro chante sur la face B “La déport à mwin”.
Depuis 1991, il joue avec Firmin Viry, son beau-frère. En 1998, il a été invité au Festival d’Angoulême et à Paris. Avec Firmin, il a sorti un C.D. “Ti Mardé” en avril 1998.

La reconnaissance de la culture créole et sa valorisation

À l’initiative de l’association Maloyallstars, il a sorti, avec ses frères Matou, Yvrin, sa fille Béatrice, son premier CD en 2008. C’est un enregistrement composé essentiellement de prises de son de terrain effectuées en 2007 et de sons issus d’enregistrement sur vinyles datant des années 1970. Cet album est avant tout un document sonore patrimonial consacré à une des icônes du maloya. Stéphane Grondin, Président de l’association Maloyallstars, disait : « Simon Lagarrigue est un personnage clef du maloya, il milite depuis toujours pour la reconnaissance de la culture créole et sa valorisation. C’est le premier album qui soit entièrement consacré à son œuvre, lui qui reste habituellement dans l’ombre. Cet album est un document musical premier choix, une pierre à l’édifice d’un fond rythmique sur les voix oubliées ou méconnues du maloya réunionnais ».

À 71 ans, ce merveilleux auteur-compositeur est un exemple vivant pour la nouvelle génération de par sa sagesse et son talent immense. Il est un père de famille nombreuse, un grand-père heureux et un mari comblé. Il a toujours connu la misère dans « son zinn tann » (sa jeunesse), mais il était heureux. Aujourd’hui, il aurait pu apprécier sa retraite en se reposant, mais ne pouvant « rester en place », il continue toujours à travailler dans la plantation avec ses enfants.

“Do fé dann kèr koko”


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