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Collectif Contre la Digue : « Les veritables enjeux de la mise a jour envisagée du Schéma régional des carrières de 2010 »

Lettre ouverte aux membres de la CDNPS en formation dite « des carrières »

Témoignages.re / 29 juin 2019

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La mobilisation contre le projet de carrière à Bois-Blanc souligne combien le problème des matériaux a été sous-estimé.

Mesdames, Messieurs,

Vous êtes invités à participer à la CDNPS en formation spécialisée dite « des carrières » qui se tiendra ce 1er juillet 2019 et ayant pour ordre du jour la « Mise à jour du Schéma Départemental des Carrières (SDC) de 2010 – Présentation du contexte et de la procédure relative à la mise à jour envisagée ».
Rappelons qu’il s’agit d’inscrire au SDC une nouvelle version « revue et corrigée » de la carrière de Bois Blanc.

Au-delà de cette présentation qui vous sera faite, il vous sera demandé d’engager concrètement la démarche de mise à jour du SDC en donnant mandat au SPREI (Service de Prévention des Risques et Environnement industriels) de la DEAL « pour que ce dernier se charge de la rédaction du dossier d’informations à transmettre à l’autorité environnementale dans le cadre de l’examen au cas par cas de la mise à jour proposée. L’objectif poursuivi est une transmission du dossier d’informations début juillet 2019 ».

Afin que vous puissiez vous prononcer en toute connaissance de cause lors de cette commission, il nous apparaît important de vous informer sur les véritables enjeux et implications de cette mise à jour du SDC.

L’enjeu stratégique tout d’abord.
Il est curieux que l’autorité préfectorale passe outre la synchronisation avec les procédures judiciaires en cours et initie une telle mise à jour alors que le Conseil d’Etat doit se prononcer prochainement pour confirmer ou infirmer l’annulation du SDC de 2014 et la suspension de l’arrêté d’autorisation de carrière de Bois Blanc.
Ces décisions attendues sont donc susceptibles de rendre cette procédure de mise à jour totalement inutile.

L’enjeu de la legitimité ensuite.
Nous attirons votre attention sur le fait qu’engager cette mise à jour, c’est ne pas tenir compte et nous oserions même dire que c’est mépriser l’appréciation faite par le juge administratif dans son ordonnance du 29 avril dernier concernant la suspension de l’autorisation de la carrière de Bois Blanc.

En effet, la DEAL justifie cette mise à jour aux motifs que :
- « L’exploitation d’une carrière de roches massives s’avère indispensable pour réaliser la NRL dans sa totalité ».
- Il y a « urgence » à finir ce chantier déclaré d’utilité publique qui prend du retard.

Or le juge administratif a bien précisé dans son ordonnance du 29 avril dernier et qui prévaut à ce jour :

- que la nécessité d’une carrière de roches massives comme Bois Blanc pour finir le chantier n’est pas établie, puisqu’on s’en est passé pour tout le reste du chantier (80 % du linéaire), même pour les digues d’accès déjà réalisées ;

- que l’intérêt public d’« urgence » dont se prévaut l’autorité préfectorale « n’est pas suffisamment caractérisé » puisque les retards actuels du chantier ont pour origine la négligence de l’autorité préfectorale et de la Région elles-mêmes qui ont accordé une DUP trop précipitamment à un projet qui (extrait de l’ordonnance du 29 avril 2019) : « se caractérisait par l’absence d’une réelle réflexion sur les moyens d’approvisionnement à mettre en œuvre pour réaliser la partie « digue » de l’ouvrage, laquelle n’a été imaginée et validée que dans le but de diminuer le coût global de l’opération, alors que nul n’ignorait qu’une telle option était potentiellement moins favorable sur le plan de l’environnement et se heurtait à des difficultés d’approvisionnement prévisibles compte tenu de la quasi-absence de carrières de roches massives à la Réunion ; »
Or nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude.
D’ailleurs dans son rapport, la DEAL elle-même reconnaît qu’il y avait « absence de définition technique précise du projet » de NRL au moment de la Déclaration d’Utilité Publique du projet.

- que l’intérêt public réside dans la nécessité de faire procéder à la tierce expertise préconisée par le CNPN afin d’évaluer s’il existe une solution de fin de chantier plus satisfaisante et moins impactante. Le juge estimant ainsi qu’ « il y a lieu d’admettre que la poursuite effrénée du projet de création de carrière(…) sur le site de la Ravine du Trou-Bois Blanc (…), contreviendrait à l’intérêt public se rattachant à la nécessité, à ce stade de l’opération, d’une expertise globale ».

Poursuivre cette mise à jour du SDC 2010 n’est-ce pas contrevenir à cette nécessité de procéder à une expertise globale préalable reconnue comme d’intérêt public par le juge administratif lui-même ?

Avec l’évocation de cette tierce expertise, nous en arrivons à l’enjeu environnemental.
L’Autorité Environnementale dans son avis du 11 avril 2018, a indiqué à propos de la création de la carrière de Bois-Blanc « que la carrière fait partie intégrante, d’un point de vue de l’impact sur l’environnement, du projet de la NRL (…). Le traitement, sous la seule forme d’impacts cumulés, des impacts de la NRL dans le dossier de la carrière ne permet pas de rendre compte de la totalité des impacts du projet de la NRL induits par la nécessité d’extraction de matériaux. Ce point devrait être traité par une actualisation de l’étude d’impact de la NRL ».

Au titre de ces impacts cumulés figurent les impacts écologiques du chantier de la NRL lui-même et des carrières nécessaires à la digue.
Or en raison des impacts écologiques majeurs du chantier de la NRL, la Région Réunion a sollicité et obtenu des dérogations à la protection des espèces protégées, en dépit des avis défavorables unanimes émis par les instances d’experts et scientifiques consultées (CSRPN, CNPN) et sans inclure les espèces protégées concernées par les carrières à ouvrir.

Dans son rôle de suivi de la mise en œuvre de ces dérogations, le CNPN s’est auto-saisi et a émis le 21 décembre 2018 un avis accablant relevant des insuffisances, des incertitudes et des impacts négatifs avérés dans le suivi environnemental du chantier et déplorant que « Les constats réalisés en 2018 confortent ainsi les inquiétudes des avis du CSRPN et du CNPN formulés en 2012 et 2013 ».
Il recommande donc « la réalisation - avant l’engagement de la 2e phase des travaux de la NRL - d’une telle expertise prenant en compte tous les aspects (y compris l’exploitation des carrières) de l’option digue sur remblais, dont les risques et les impacts négatifs sur l’environnement et la biodiversité (dont des espèces protégées) ont à nouveau été très largement soulignés dans cet avis, par rapport à l’option viaduc. »

L’enjeu environnemental de la mise à jour du SDC envisagée est donc fort car c’est décider de favoriser définitivement l’option digue pour finir le tronçon entre la Grande Chaloupe et la Possession, option la plus impactante sur le plan humain et environnemental, sans vérifier au préalable, à travers l’expertise préconisée, si l’option viaduc, n’aurait pas un bilan « coût/avantages » plus satisfaisant en prenant en compte le coût global réel (humain, environnemental, social et économique).

Par ailleurs, il est intéressant de constater que, depuis l’origine du projet de NRL, ni le CSRPN de La Réunion ni le CNPN n’ont été sollicités par le Maître d’Ouvrage ou l’autorité préfectorale pour fournir un avis sur les projets de nouvelles carrières et en particulier celle de la Ravine du Trou.

UN AUTRE ENJEU DE LA MISE A JOUR DU SDC ENVISAGEE EST CELUI DU PROFIT.
A qui profite réellement cette mise à jour ?
Qui y est intéressé politiquement ou financièrement ? Nous vous en laissons juges.
Ce qui est sûr en revanche c’est que loin d’en tirer profit, les réunionnais eux sont endettés financièrement sur plusieurs générations en raison de ce chantier. Ils ont donc droit à la transparence la plus totale sur son coût global (financier, social, humain et environnemental).
Or seule une tierce expertise pourra les éclairer de façon objective et impartiale sur ce coût global des différentes options possibles pour finir cette NRL.

Vous l’aurez compris, décider à ce stade d’engager la mise à jour du SDC sera lourd d’engagements, de conséquences et de responsabilités.

Dès 2011 le CSRPN dans son avis sur le projet de la NRL alertait : « Ne pas peser aujourd’hui correctement les impacts de l’ouvrage retenu, c’est s’exposer à payer très cher dans l’avenir le gain d’un calcul effectué dans le court terme. » (Avis CSRPN du 8 décembre 2011)
8 ans plus tard, force est de constater que ces experts et scientifiques avaient raison.

Dans ce dossier, tout n’a été que précipitation, réflexion à court terme, passage en force malgré les avis défavorables de la population, des communes, malgré les alertes des experts et scientifiques qui prennent tout leur sens aujourd’hui.

Le goût de l’immédiat est un refuge tentant et facile mais il est éphémère et perfide.
Aussi nous souhaitons vous interpeller sur le fait que la Réunion et les Réunionnais gagneraient désormais à ce qu’une réflexion de fond soit menée car les décisions comme cette mise à jour auront des conséquences sur le long terme voire parfois irréversibles.

Aujourd’hui, vous avez le choix entre poursuivre dans cette précipitation et cette réflexion à court terme ou réfléchir sur le long terme et agir comme des citoyens interdépendants, solidaires les uns des autres, interdépendants avec notre environnement également.

Ce qui nous amène au DERNIER ENJEU, PEUT-ETRE LE PLUS IMPORTANT, CELUI DE NOTRE HUMANITE qui doit nous conduire à ne pas nous nuire et à préserver, pour nos enfants et petits-enfants, ce qui peut encore l’être du patrimoine naturel de notre île.

Nous espérons que la présente lettre vous aura éclairé utilement sur ce qui se joue véritablement à travers cette CDNPS du 1er juillet 2019.

Pour le Collectif Contre la Digue,
Stéphanie GIGAN, porte-parole.