Déplacements - Transports

La future demi-route en mer pour le prix de la route en mer promise ?

Des générations de Réunionnais piégés par un chantier pharaonique qui ne règle rien

Manuel Marchal / 25 octobre 2018

L’inauguration du pont le plus long du monde mardi en Chine donne des éléments de référence sur le coût de la demi-route en mer entre Saint-Denis et la Grande-Chaloupe. Cet achèvement partiel du projet promis par Didier Robert est en effet le maximum à attendre, car les matériaux pour la seconde section de la route en mer ne sont pas disponibles à La Réunion. Or, le prix annoncé par les défenseurs de ce projet laisse entendre qu’à La Réunion, il soit possible de construire deux fois moins cher qu’en Chine, avec en plus des contraintes techniques bien plus importantes. Qui peut croire une telle chose ?

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Lundi, le président de la Chine, Xi Jinping, a inauguré le pont le plus long du monde. Il reliera Hong-Kong à Macao et à la Chine. Cet ouvrage permettra un gain de temps considérable, car à compter d’aujourd’hui il faudra une demi-heure pour un trajet qui prenait trois heures en bateau. C’est un exploit technique à la hauteur du défi. Il est long de 55 kilomètres dont une section en tunnel de 6 kilomètres. Malgré les retards inéluctables à ce type de projet, il a fallu 9 ans pour le réaliser. Selon « le Quotidien du peuple », le coût des travaux s’est élevé à 17 milliards de dollars, soit 15 milliards d’euros. Cela correspond à 272 millions d’euros le kilomètre. Le trafic prévu est de 29.000 véhicules par jour.

Plus de contraintes à La Réunion

Entre le pont chinois et le projet de route en mer à La Réunion, il existe d’importantes différences. En Chine, l’infrastructure se situe au large de l’embouchure d’une rivière. Il s’appuie sur un fond océanique stable, d’une profondeur quasi-constante. De plus en Chine, le problème des matériaux ne se pose pas. Les promoteurs n’ont pas eu besoins d’aller chercher des roches dans une autre île située à 800 kilomètres.

Par contre à La Réunion, les concepteurs du chantier de la route en mer ont dû poser les piles du viaduc sur d’anciennes coulées de lave, dans une zone qui n’est pas plate car située au pied d’une montagne. De plus, la zone du chantier est balayée constamment par la houle.

Au moment de la pose de la première pierre voici déjà bientôt 5 ans, le budget annoncé pour une route en mer de 12 kilomètres dont environ 7 de viaduc et 5 de route digue était de 1,6 milliard d’euros, soit approximativement 130 millions d’euros le kilomètre. Depuis, le chantier tourne au fiasco parce que ces concepteurs l’ont lancé sans avoir la certitude d’avoir les matériaux nécessaires. Résultat : la partie digue entre la Grande-Chaloupe et La Possession n’a toujours pas commencé depuis près de 5 ans. Le forcing est fait pour que la partie viaduc entre Saint-Denis et la Grande-Chaloupe soit achevée avant les prochaines élections régionales. Cela supposera la création d’un raccordement qui n’était pas prévu initialement avec la route actuelle à la Grande-Chaloupe, soit un surcoût d’au moins 70 millions d’euros.

Deux fois moins cher qu’en Chine ?

C’est donc sur cette section entre Saint-Denis et la Grande-Chaloupe que va porter l’essentiel de l’endettement mis sur la tête des Réunionnais d’aujourd’hui et de leurs enfants par la Région pour ce projet, soit environ 7,5 kilomètres.
Compte-tenu des difficultés techniques et du coût de la main d’œuvre, difficile de croire qu’à La Réunion, il soit possible de construire deux fois moins cher qu’en Chine ! Or, c’est ce que laissent entendre celles et ceux qui affirment que le budget initial de la route en mer ne sera pas dépassé. Pourtant, les réalisateurs du pont le plus long du monde en Chine n’ont pas eu besoin de venir se former à La Réunion auprès des majors du BTP qui ont raflé les marchés de la route en mer. Ce qui veut donc dire qu’ils ont réussi à tenir le budget le plus serré du fait de leurs contraintes techniques.

Entre Saint-Denis et la Grande-Chaloupe, où ces contraintes sont bien plus importantes qu’au large de l’estuaire d’un fleuve en Chine, le coût au kilomètre doit donc être logiquement plus élevé.
En conséquence, sur la base du prix officiel du pont en Chine, le tarif à payer pour le viaduc entre Saint-Denis et la Grande-Chaloupe serait donc plutôt aux alentours de 2 milliards d’euros, soit plus que le budget initial de la route en mer.

La demi-route en mer ne réglera rien

2 milliards d’euros, c’est bien entendu une somme considérable. Et toute annonce en dessous de ce montant ne manquera pas d’interroger sur la fiabilité de l’ouvrage en raison des contraintes qu’il devra subir. C’est de toutes façons une facture pharaonique pour un chantier qui ne réglera rien. En effet, à l’entrée Ouest de Saint-Denis, les embouteillages continueront de subsister et s’étendront même jusqu’à La Possession tous les matins. Le projet de Boulevard Nord destiné à fluidifier la circulation n’a pas fait à ce jour l’objet de la signature d’un contrat de financement officiel. Il est donc loin d’être commencé ce qui signifie que si le viaduc est achevé, ses usagers seront pris tous les matins dans un embouteillage plus important qu’aujourd’hui, compte tenu d’une politique qui favorise la croissance du parc automobile.

Du côté de La Possession, les automobilistes continueront d’emprunter la route actuelle sur 4,5 kilomètres. Rappelons que c’est dans ce secteur qu’eut lieu le dernier effondrement massif sur la chaussée qui fit plusieurs victimes. Ce fut à la suite de cette tragédie que l’État accepta de négocier avec la Région présidée par Paul Vergès pour régler le problème. Cela déboucha sur l’Accord de Matignon signé en 2007 qui prévoyait la construction d’un tram-train d’ici 2013, et de la nouvelle route du littoral d’ici 2017. La décision de Gilbert Annette de faire battre l’Alliance aux régionales de 2010 a tout remis en cause. L’élection de Didier Robert entraîna le basculement des fonds publics des deux projets vers un nouveau, celui de la route en mer.

La promesse d’une route sécurisée sur 12 kilomètres pour un prix contenu à 1,6 milliard d’euros semble bien impossible à tenir, et elle montre l’impasse dans laquelle La Réunion s’est enfoncée en raison du choix de supprimer le projet de train et de privilégier le tout-automobile. Il est donc urgent d’agir pour ne pas que des générations de Réunionnais soient condamnés à payer pour un projet pharaonique qui ne réglera aucun des problèmes auquel il était censé répondre.

M.M.



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Messages






  • l’ensemble des habitants de l’ile ont démocratiquement choisi le OUI pour ce chantier (pourquoi ?)

    il est vrai que c’est incohérent d’importer des voitures pour remplacer des vélos ou des mobylettes ou des bus, car les acheteurs vont vouloir des routes en + à construire, et de l’essence que l’on ne veut pas essayer de produire sur place (avec des déchets plastique).

    importer = mauvais choix, et cela est + cher. je pense que les containers qui arrivent au port repartent vides. il serait bien de relancer des productions locales, au lieu d’importer des pots de Nutella et autre produits indispensables comme le champagne !

    importer des matériaux de construction, cailloux chinois : logique et très cher

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