Transports aériens

Air Austral paie une erreur stratégique : l’abandon de l’A380 exploité en low-cost

Pourquoi la compagnie réunionnaise va annoncer plusieurs millions de pertes -1-

Manuel Marchal / 10 juillet 2019

Une perte de 4,5 millions d’euros doit être annoncée pour le dernier exercice d’Air Austral. La compagnie réunionnaise paie une stratégie marquée par des erreurs majeures, notamment le refus de se lancer dans le low-cost long courrier avec l’A380. Le PDG de la compagnie avoue qu’Air Austral ne résisterait pas à l’arrivée d’une deuxième compagnie low-cost à La Réunion. Didier Robert porte une lourde responsabilité dans cette crise, car le projet d’A380 allait à l’encontre de sa politique clientéliste, et il a mis en place une direction qui a appliqué cette stratégie qui conduit aujourd’hui à la situation actuelle.

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Si le projet de l’ancienne direction d’Air Austral n’avait pas été abandonné, les Réunionnais auraient déjà droit à des billets d’avion 30 % moins chers, sans subvention avec l’Airbus A380.

Jeudi, Air Austral annoncera ses résultats lors d’une assemblée générale. Les principales conclusions étaient dévoilées hier dans la presse, notamment le deficit de la compagnie pour son dernier exercice : 4 514 600 euros selon Zinfos974, moins de 5 milions d’euros d’après « le Quotidien ».
Pour expliquer cela, le PDG Marie-Joseph Malé évoque le prix du kérosène qui augmente, les gilets jaunes qui auraient fait perdre 4 millions, l’arrivée de la low-cost French Bee sur La Réunion-Paris, et les pannes des Boeing 787. A cela s’ajoute des perspectives peu réjouissantes, car le PDG d’Air Austral a déclaré dans « le Quotidien » d’hier : « On ne résistera pas à l’arrivée d’une autre low-cost. Nous avons passé difficilement la première vague. S’il y en a une seconde, cela implique, sans doute, des scénarios de rupture ».

Le clientélisme privilégié au développement

Ce dernier point mérite une analyse. Cette situation très inquiétante est le résultat d’une erreur stratégique : le refus de faire d’Air Austral un pionnier du low-cost long courrier alors qu’un partenariat avec Airbus avait permis de mettre au point un A380 capable de transporter plus de 800 passagers. Cet appareil aurait alors permis des billets d’avion 30 % moins chers toute l’année pour tout le monde et sans subvention.
Mais en 2010, le changement de majorité régionale a remis en cause cette contribution réunionnaise à la démocratisation du transport aérien long-courrier. Le nouveau président, Didier Robert, comptait en effet utiliser la collectivité pour se construire une popularité. Il a alors décidé de faire payer la « continuité territoriale » par la Région à la place de l’État. Cette « continuité territoriale » a la forme de bons de réduction pour des billets d’avion à destination de la France avec des critères suffisamment lâches pour que rares soient les familles mêmes très riches qui ne puissent avoir droit à ce dispositif. Elle est au final une subvention versée aux compagnies aériennes, car la collectivité paie une partie importante du prix de chaque billet d’avion. En 2018, ces transporteurs ont donc obtenu une aide de 54 millions de la Région Réunion.
Mais pour être légale, la subvention de la Région doit concerner les passagers de toutes les compagnies aériennes desservant la France depuis La Réunion. Elle alimente donc non seulement Air Austral, mais aussi ses concurrentes dont la plus redoutée est la low-cost French Bee, qui a repris le concept inventé pour l’A380 par Gérard Ethève, prédécesseur de Marie-Joseph Malé sous la présidence de Paul Vergès, et Airbus en l’appliquant à l’A350 et à l’A330.

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Quand l’A380 s’est posé pour la première fois à La Réunion, il arborait le logo d’Air Austral, rappelant que la compagnie avait commandé deux A380, et pris une option sur deux autres.

Le coût de l’abandon du projet low-cost

La mise en service de l’A380 allait à l’encontre de la politique clientéliste des « bons de continuité territoriale », car elle supposait qu’il revenait à Air Austral d’apporter une réponse structurelle au problème du prix élevé du billet d’avion entre La Réunion et la France. Faire capoter ce projet était alors l’objectif principal des adversaires de l’ancienne direction d’Air Austral, et il fut atteint.
Or, il est évident que si l’Airbus A380 aux couleurs d’Outremer 380, filiale low-cost d’Air Austral, avait volé comme prévu aux alentours de 2013, French Bee ne serait pas venue à La Réunion car elle n’aurait pu s’aligner sur les prix plus bas rendus possible par la capacité de transporter d’un coup plus de 800 passagers. Le marché du low-cost long courrier à La Réunion aurait alors été occupé par une filiale d’Air Austral. Cela signifie que l’arrivée du low-cost à La Réunion aurait profité à Air Austral, puisque la part de marché que la compagnie réunionnaise a cédé à French Bee serait tombée dans l’escarcelle d’une filiale d’Air Austral, ce qui aurait finalement conforté la situation de la maison-mère.
Dans ces conditions, la compagnie n’aurait pu être menacée par l’arrivée d’une low-cost supplémentaire, car elle aurait déjà été l’opérateur principal dans ce secteur, avec dans ses mains un outil au coup de production défiant toute concurrence.

La Région s’est obligée à subventionner la concurrence

Parce que Didier Robert avait besoin de se construire une popularité, le choix de distribuer des bons de « continuité territoriale » a été fait au détriment de l’A380 exploité en low-cost. Et par conséquent, la Région en est arrivée à soutenir ceux qui taillent des croupières à Air Austral. Et si l’arrivée d’une compagnie low-cost supplémentaire se concrétise, alors la Région Réunion sera obligée de subventionner les billets d’avion vendu par cette concurrence qui pourrait être fatale à Air Austral.

M.M.



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  • Merci pour ces infos qui confirment les erreurs du passé. Avec ces géants du ciel, ces Airbus A380, derniers modèles, dont la capacité peut atteindre 800 places, équipés de moteurs très performants, c’est sans doute vrai que l’économie d’échelle aurait fait chuter le prix du billet. Sans oublier que la taxe écologique ne concerne ni les outre-mers, ni la Corse. Avec les échanges, la compagnie aurait eu une meilleure image, celle d’une entreprise qui s’occupe des clients qui n’ont pas tous les moyens de quitter l’île, de rejoindre la France ou d’autres destinations inconnues encore pour certain(e)s hélas. Mais au fait, les prochaines élections régionales ont lieu quand ? Si une alternance arrive au pouvoir, dix ans après, ne pourrait-on pas revenir sur ce refus de poursuivre dans le sens prévu ? Quitte à faire des économies en achetant des A380 d’occasion ? Des compagnies sont en train d’en vendre je crois, à vérifier pour le porte monnaie des réunionnais. C’est comme l’autonomie énergétique, le train, un TER-PEI enfin ici. Que les décideurs pensent à l’avenir au delà de leur mandat. Les citoyens sont ici pour beaucoup plus de temps que cela non ? Qu’en pense nos camarades ? Il faut tout revoir, ne pas se décourager, oser, dire ce qui est mieux puis, voter, réagir, donner son avis, se faire entendre ! Arthur.

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  • Eh oui ! Le clientélisme ! C’est ce qui est le plus visible et choquant pour les voyageurs. Longue vie aux nouveaux concurrents qui, eux, ont tout compris sur le plan relation clientèle : le Respect en toute circonstance.

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  • L’erreur stratégique est un alibi, afin de conditionner l’opinion de l’absence de délit ou de malversation.
    L’erreur est ailleurs, ainsi que vous le souligner dans votre commentaire. L’abandon de l’achat d’Airbus provoque des questions : que cache le choix pour Boeing ? Que sous entend le déplacement des élus de la Région et leur séjour aux USA ?
    Ces questions méritent des réponses, ou des enquêtes.

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