Transports aériens

Air France arrive à Mayotte : Air Austral perd sa principale raison d’être

Air France est en train de démontrer à l’État qu’il est possible de se passer d’Air Austral

Manuel Marchal / 30 avril 2021

L’arrivée d’Air France à Mayotte fait perdre à Air Austral sa principale raison d’être : elle ne sera plus la compagnie assurant exclusivement le désenclavement de Mayotte. Tant qu’aucune autre compagnie qu’Air Austral ne s’était positionnée sur la liaison directe et régulière Mayotte-Paris, Air Austral pouvait utiliser cet atout pour justifier le fait qu’elle est indispensable, et donc demander à l’État et aux autres pouvoirs publics les aides nécessaires à sa poursuite d’activité. De là à supposer que l’État préfère assurer le désenclavement de Mayotte par la compagnie dont il est actionnaire plutôt que par Air Austral, il y a un pas qui pourrait bien être franchi. Quel serait alors l’avenir d’Air Austral, privée de son monopole sur le désenclavement de Mayotte et devant faire face au déploiement d’Air France dans l’océan Indien ?

JPEG - 68.1 ko

Ces derniers jours, deux informations ont concerné Air Austral. La première était la confirmation de l’arrivée d’Air France à Mayotte à partir du 5 juillet : 4 vols hebdomadaires en direction de Paris via Nairobi. La seconde est le report à une date indéterminée de la livraison de deux Aibus A220-300 destinés à remplacer des Boeing 737 vieilissants sur les lignes régionales. Air Austral compte sur ces avions pour diminuer ses coûts de production, mais l’organisme de crédit demande des garanties financières supplémentaires à Air Austral venant de son actionnaire quasi-exclusif, la SEMATRA, de l’actionnaire majoritaire de la SEMATRA, la Région Réunion, et d’un actionnaire d’Air France, l’État.
L’arrivée d’Air France rebat les cartes. Rappelons qu’à l’origine, la première ligne permanente permettant de désenclaver Mayotte était assurée par Réunion Air Service, qui est ensuite devenue Air Réunion puis Air Austral. Cela signifie qu’une des raisons d’être d’Air Austral était la desserte de Mayotte. Quand la compagnie réunionnaise s’est lancée dans le long-courrier, il était alors possible de se rendre en France depuis Mayotte avec une correspondance à La Réunion. Puis Air Austral a obtenu les moyens nécessaires pour desservir directement Paris depuis Mayotte.

L’erreur de vendre le Boeing 777-200-LR

Sous la direction de Gérard Ethève et la présidence de Paul Vergès, Air Austral avait trouvé la solution technique pour réaliser un vol sans escale en gros porteur depuis Mayotte : le Boeing 777-200-LR. Cette version longue autonomie du 777 est techniquement capable de décoller de la piste de Pamandzi avec suffisamment de carburant pour aller jusqu’à Roissy. Air Austral avait même acquis cet avion.
Quand Didier Robert s’octroya la présidence d’Air Austral et remplaça la direction réunionnaise d’Air Austral par un cadre venu d’Air France, une autre stratégie a été décidée. Pour obtenir rapidement de l’argent, le Boeing 777-200-LR a été vendu. Et pour le remplacer, Air Austral a fait l’acquisition de Boeing 787 qui avaient servi aux vols d’essai de cet avion, et qui était stockés depuis plusieurs années sur une voie de garage aux Etats-Unis. Outre le fait que des pannes récurrentes ont profondément perturbé la desserte vers Paris, ce qui fut à l’origine de manifestations à Mayotte, les Boeing 787 d’Air Austral n’ont pas la capacité de décoller à pleine charge de la piste de Pamandzi. Une escale technique est donc nécessaire pour faire le plein de carburant, elle s’effectue à Nairobi. Cela signifie que la solution technique choisie par Air Austral ne lui apporte aucun avantage vis-à-vis de celle d’Air France.

Air France peut faire le travail d’Air Austral

L’arrivée d’Air France à Mayotte est saluée par de nombreux acteurs. Ils estiment que les prix vont baisser. Il est à noter qu’Air France bénéficie d’un large soutien des pouvoirs publics pour faire face à la crise COVID : 11 milliards d’euros. Les dirigeants d’Air Austral, de French Bee, de Corsair et d’Air Caraïbes ont d’ailleurs alerté à ce sujet, car ils craignent que ces aides permettent à Air France de pratiquer une concurrence déloyale. Ils ont d’ailleurs noté que la compagnie française avait baissé de 30 % le prix d’un aller-retour Paris-Saint-Denis en janvier dernier.
Il est donc clair qu’à partir du 5 juillet, Air France va siphonner une partie du trafic espéré par Air Austral sur la ligne Mayotte-Paris.
Le déploiement d’Air France à Mayotte ne peut se faire qu’avec l’accord de ses actionnaires, dont fait partie l’État.
Or, il s’avère qu’Air France est en train de démontrer à l’État qu’elle est capable de désenclaver Mayotte en assurant des vols directs vers Paris. Cela signifie qu’Air France peut remplir la mission qui était auparavant l’exclusivité d’Air Austral : le désenclavement de Mayotte.
C’est le principal atout d’Air Austral qui est en train de tomber. En effet, tant qu’aucune autre compagnie qu’Air Austral ne s’était positionnée sur la liaison directe et régulière Mayotte-Paris, Air Austral pouvait utiliser cet atout pour justifier le fait qu’elle est indispensable, et donc demander à l’État et aux autres pouvoirs publics les aides nécessaires à sa poursuite d’activité. Autrement dit, si Air Austral tombait, il n’y avait plus d’avion pour desservir Mayotte directement depuis la France. Mais ceci n’est plus vrai, d’autant plus que le concurrent est Air France, compagnie dont l’État est actionnaire.
De là à supposer que l’État préfère assurer le désenclavement de Mayotte par la compagnie dont il est actionnaire plutôt que par Air Austral, il y a un pas qui pourrait bien être franchi.
Quel serait alors l’avenir d’Air Austral, privée de son monopole sur le désenclavement de Mayotte et devant faire face au déploiement d’Air France dans l’océan Indien ? Est-ce la menace d’un retour 20 ans en arrière, quand Air Austral était une compagnie se limitant à des liaisons régionales ?

M.M.