Transports aériens

Air France débarque dans l’aventure malgache d’Air Austral

La compagnie française demande 20 millions d’euros à la compagnie malgache au moment où Air Madagascar se libère du contrôle d’Air Austral

Manuel Marchal / 5 mars 2020

Pour la presse malgache, l’empressement subit avec lequel Air France demande à Air Madagascar le règlement d’un litige commercial et la fin du partenariat stratégique entre Air Madagascar et Air Austral ne sont pas des coïncidences. Si Air Austral avait gardé le contrôle d’Air Madagascar, la compagnie nationale française aurait-elle réclamé l’application immédiate de cette décision judiciaire provisoire ?

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Embarquement d’un vol Air Austral à Ivato. La compagnie réunionnaise a-t-elle été le Cheval de Troie d’Air France à Madagascar ?

D’un côté, le feuilleton du partenariat stratégique entre Air Madagascar et Air Austral semble bien en phase terminale. D’un autre côté, le 28 février dernier, Air France a réclamé à Air Madagascar 20 millions d’euros, à régler sous huitaine. Cette somme découle du jugement du Tribunal de commerce de Paris l’année dernière, au sujet d’un litige concernant la location par Air Madagascar de deux Airbus A340 à Air France.
Notre confrère de « la Gazette de la Grande île » y voit plus qu’une coïncidence.

Les faits

« En tout cas, on se demande la subite célérité avec laquelle Air France a requis des huissiers pour signifier à Air Madagascar le commandement à payer. Il est vrai que dans son jugement du 18 octobre 2019, le Tribunal du Commerce de Paris avait aussi ordonné une « exécution provisoire sans garantie ». Dès la semaine du jugement, la compagnie française a donc demandé le paiement de la somme de plus de 19 millions de dollars. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Par respect à Air Madagascar dont elle était quand même actionnaire jusqu’à 20 % avant les successives augmentations du capital que la compagnie française n’ont pas suivies ? Est-ce pour donner l’occasion à Air Madagascar de peaufiner ses appels ?
Air Madagascar a, en effet, fait appel du jugement rendu en première instance du Tribunal de Commerce mais de sa décision sur l’exécution provisoire. Le jugement sur ce recours contre l’exécution provisoire est d’ailleurs programmé pour le 24 mars prochain. Pourquoi Air France n’a-t-elle donc pas attendu 4 semaines alors qu’elle a bien attendu 5 mois ?
Nos sources auprès d’Air France qui exigent l’anonymat, nous suggèrent de voir les choses, « comme toute autre, sous l’angle commercial et politique à la fois ». Les pistes suggérées sont on ne peut plus opportunes car ce commandement à payer survient après la succession d’évènements a priori séparés mais in fine susceptibles d’être liés les uns aux autres.
D’abord, il y a le retrait d’Air Austral qui de réduction de sa participation au capital est allée jusqu’à ne garder qu’une collaboration commerciale, au nom peut-être de l’Alliance Vanille. Il ne faut cependant pas oublier qu’Air Austral n’est autre que la compagnie française de l’Océan Indien créée aussi par Air France comme Air Madagascar dans le temps. Air France n’a pas participé à l’appel d’offres de partenariat stratégique et elle a laissé Air Austral diriger Air Madagascar mais sans doute les donnes ont changé avec à la fois le départ d’Air Austral et l’appel des autorités malgaches à Ethiopian Airlines.
Enfin, on réclamerait l’application de la décision du tribunal français car l’Etat malgache vient de recevoir quelque 240 millions d’euros de la France lors du passage du ministre français des Affaires Etrangères Jean-Yves La Drian. Avant donc que cette aide soit dilapidée, autant donc récupérer 20 millions d’euros. D’autant que l’Etat malgache qui est actionnaire majoritaire ne peut aujourd’hui dire qu’il n’ a pas l’argent pour payer ces 20 millions d’euros. »

Commentaire

Sur la base de cette analyse, la mise en demeure d’Air France envers Air Madagascar serait alors une conséquence de la volonté des Malgaches de libérer leur compagnie nationale du contrôle d’Air Austral. Ce qui signifierait donc un lien entre Air Austral et Air France. Cela sous-entend que bien qu’Air France ait quitté le capital d’Air Austral, la compagnie réunionnaise aurait alors été utilisée comme Cheval de Troie pour permettre aux Français de contrôler Air Madagascar via Air Austral, et plus largement le ciel malgache. Sans doute la solution Air Austral apparaissait plus acceptable aux yeux de l’opinion malgache qu’une prise de contrôle de la compagnie nationale malgache par Air France, compagnie nationale de l’ancienne puissance coloniale.
D’ailleurs, l’entrée d’Air Austral dans le capital d’Air Madagascar était soutenue par l’Agence française de développement qui a apporté une aide financière à la compagnie réunionnaise sous la forme d’un prêt.
Enfin, il ne faut pas oublier que le PDG d’Air Austral est un ancien cadre d’Air France. Lors de sa nomination comme DG d’Air Austral, il avait indiqué qu’un rapprochement avec Air France allait dans le sens du développement d’Air Austral. Ce partenariat remettait en cause celui conclu par l’ancienne direction d’Air Austral avec la Lufthansa pour les correspondances vers l’Europe et ailleurs.
Décidément, l’aventure malgache d’Air Austral est loin d’avoir d’amélioré l’image de La Réunion à Madagascar. Si en plus il s’avérait qu’Air France soutenait cette aventure, alors cela renforcerait encore l’idée que les Réunionnais sont des colonisés colonisateurs.

M.M.